PARTAGER

Marshawn_Lynch_Header_600
Indestructible, inarrêtable, monstrueux. Les adjectifs ne manquent pas pour qualifier le jeu de Marshawn Lynch, le running-back des Seahawks, une équipe en course pour un back-to-back inédit en NFL depuis 10 ans. Pourtant, si le joueur Lynch fait, et a sans doute toujours fait, l’unanimité en pro, ses frasques extra-sportives offrent de lui un portrait contrasté, à mi-chemin entre un homme tout simplement taciturne et une personne dont les expériences passées ont façonné une carapace en fer forgé. Pourtant, tous ses coéquipiers le jurent, Marshawn Lynch est l’un des meilleurs coéquipiers que l’on puisse avoir, celui sur qui l’on peut toujours compter. Alors qui se cache vraiment derrière « Beast Mode » ?

Son label est « La Bête »
« Le Marshawn de 28 ans dirait au Marshawn qui avait 20 ans de se préparer pour un tourbillon… parce que ça ne va pas être joli ». C’est par ce constat que Marshawn Lynch résumait récemment son expérience professionnelle au cours d’une interview donnée à Michael Robinson, l’ancien full-back des Seahawks, sur NFL Network, accessoirement le seul (néo-) journaliste à qui « Beast Mode » ait daigné s’adresser cette saison en raison de leur proximite et amitié.
L’amitié, un concept qui veut tout dire pour Marshawn Lynch, lui l’enfant d’Oakland, « The Town », régulièrement placée dans le Top-10 des villes les plus dangereuses des Etats-Unis et dont il a tatoué le nom en travers de son torse, et si éloignée des standards yuppies de San Francisco, « The City ». Une distinction qu’il avait jugée necessaire de rappeler l’an dernier lors du Media Day du Super Bowl, assénant à Deion Sanders « Town Business is in the building ! » lors d’une interview restée dans les annales pour sa tirade devenue légendaire : « I’m just ’bout that action, Boss !) (« Moi, je suis seulement dans l’action, Boss ! »).

« J’aimerais voir tous ceux qui me critiquent grandir dans des banlieues, grandir en étant ciblé en raison de sa couleur de peau, quelquefois ne rien avoir à manger ou aller à l’ecole pendant toute une semaine avec les mêmes vetements. Et, tout à coup, sans prévenir, avoir leur rêve le plus fou devenir réalité et commencer leur carrière à 20 ans alors qu’ils ne connaissent rien à rien. J’aimerais voir les erreurs qu’ils feraient. » Marshawn Lynch dans E60 sur ESPN

Elevé par un mère célibataire, le gamin Marshawn grandit avec ses trois frères et sœurs dans un quartier où les meurtres, le business de la drogue et de la prostitution se portent bien, tout comme les arrestations policières abusives. Avec son cousin Josh Johnson, futur quarterback chez les Bucs et les 49ers, Marshawn arpente les rues de Goldenville dans les quartiers nord d’Oakland, parfois au péril de sa vie.
C’est dans ce même quartier deshérité que sa fondation « Fam 1st Foundation » porte tous ses efforts, organisant annuellement un camp d’entrainement pour les enfants et adolescents, dont Marshawn s’occupe personnellement et quotidiennement. Une évidence pour lui qui n’a jamais vraiment quitté « The Town », y revenant même tous les lundis pendant la saison, puisque le mardi est généralement jour de repos chez les Seahawks. Sa fondation portant le rêve d’ouvrir un Centre pour la jeunesse (dans le centre d’Oakland pour que les jeunes de tous quartiers puissent y avoir accès) comportant un centre multimedia, un gymnase et un studio de musique, le running-back donne de sa personne sans compter pour aller chercher le financement des 500000 dollars annuels de frais de fonctionnement dans les poches des milliardaires alentours. Son histoire personnelle, les trois jobs de sa mère pour nourrir sa famille, ses discours émouvants lui ont ouvert en grand les portes de compagnies comme Yahoo ou Getty Oil dont les dirigeants sont devenus des proches de Lynch. Tout cela sans que jamais cela ne change son mode de pensée et de vie.

« De l’extérieur, c’est le plus grand « badass » du monde mais, au fond de lui, Marshawn est comme un ours en peluche et il n’a pas peur de le montrer. C’est une très charmante combinaison » Lori Puccinelli Stern, publiciste à San Francisco

California Boy

Arrêter Beast Mode, certains ont essayé...
Arrêter Beast Mode, certains ont essayé…

Une vie commencée en avril 1986, la fin de 9 mois de gestation au cours desquels il a pu compter sur deux placentas, le sien et celui d’un très probable jumeau qui ne s’est pas développé. La sage-femme le prédit, le petit Marshawn pourrait être un enfant incroyablement fort.
Et, en effet, que ce soit à la course, au saut, au shoot, aucun gamin d’Oakland ne se révèle meilleur que lui. Le voir intégrer l’équipe de foot d’Oakland Tech High School n’est donc que la suite logique d’un parcours que tout le monde dans le quartier imagine déjà princier. Pourtant, sur le terrain, Marshawn n’est pas encore « Beast Mode ».
Avec ses 88 kilos et son 1m80, il est déjà un running-back rablé et puissant mais, au grand dépit de ses coaches, son jeu n’est encore qu’évitement une fois l’espace dans la ligne offensive trouvé, en partie grâce à un jeu de jambes bien plus subtil qu’il n’y paraît.
Comme dans les scénarios hollywoodiens les plus conventionnels, son premier moment « Beast Mode » sera, de l’aveu même de ses coaches, le touchdown marqué en force qui amène le titre du Silver Bowl de la ville à son équipe, son 5e du match. Le nom de Lynch est maintenant sur les lèvres de tous les recruteurs universitaires, grâce à ses 1600 yards et ses 24 touchdowns lors de sa saison senior.
Si Adrian Peterson est bien le prospect #1 de la Nation au poste de running-back, c’est bien Lynch qui est classé en 2e position par Rivals.com ou Yahoo, recevant des offres des universités californiennes comme USC, UCLA ou Cal mais également d’Oregon, Oregon State ou Arizona State.

« « Beast Mode », ça fait partie d’un style de vie, ça veut bien dire ce que ça veut dire. On l’emploie un peu pour tout. Ce n’est pas lié à une chose spécifique, au fait d’être joueur de football ou de basket. C’est juste quand, dans votre vie de tous les jours, vous accomplissez quelque chose de grand, c’est ça « Beast Mode ». C’est l’accomplissement d’avoir affronté quelque chose pour obtenir quelque chose de mieux au final. Pour moi, c’est ça, « Beast Mode ». » Marshawn Lynch

Mais Marshawn est un enfant de Californie et, encore plus, un « Mama’s Boy » alors choisir l’Université de Cal, au campus situé dans la banlieue Nord d’Oakland semble également une évidence. Il sera un Golden Bear et nouera des relations fortes au cours des 3 saisons passées sur le campus. Dès son année freshman, sa nature joueuse le fait se mesurer au quarterback titulaire dans un concours de lancers. Le quarterback en question ? Un certain Aaron Rodgers, qui a avoué dans un sourire cette semaine qu’ « il ne gagnait pas toujours parce que Marshawn a un bras de folie…pour lancer loin, pas forcément pour lancer avec précision ».

Et s’il n’est encore que le backup d’un JJ Arrington qui sera All-American cette saison-là, sa moyenne de 8,8 yards par course a assez impressionné ses coaches pour lui confier les rênes de l’équipe en 2005, orpheline de Rodgers, drafté par les Packers, et d’Arrington, parti décevoir les fans des Cardinals.
Dans le backfield, pendant deux saisons, c’est une alliance Marshawn Lynch/ Justin Forsett qui devient le centre du jeu des Golden Bears. Et si le Californien Lynch est l’incontestable titulaire face au Floridien Forsett, les deux hommes scellent une amitié sur et hors du terrain (Lynch sera un des temoins au mariage de Forsett), qui se prolongera jusque dans les rangs professionnels puisque Forsett sera le remplaçant de Lynch chez les Seahawks lors des saisons 2010 et 2011. L’increvable « Beast Mode » feint même d’être fatigué lors des matches pour que les coaches le remplacent par Forsett afin que ce dernier ait également une chance de briller, une tactique qu’il n’hésitera pas à également utiliser sous les couleurs de  Seattle. L’amitié et la responsabilité de ne pas tout prendre afin d’en laisser aux autres, des notions toujours si importantes pour Lynch.

« Les gens pensent qu’il cache quelque chose parce qu’il ne veut pas parler. Il fait son job et le fait bien et les autres trucs ne l’intéressent pas. Il y a des gens qui utilisent les médias pour donner de fausses impressions d’eux-mêmes. Lui, ça ne l’interesse pas. Il veut juste jouer au foot. » Steve Smith Sr

Dr Marshawn et Mr Lynch (rendons à César…)
Ses responsabilités, pourtant, Marshawn Lynch semble les oublier lors de ses premières années pros, lui qui est drafté en 12e position par les Buffalo Bills en 2007, au sortir d’une saison universitaire junior qui lui vaut le titre de Pac-10 Offensive Player of the Year et qui en aurait fait l’un des favoris pour le Heisman Trophy s’il avait décidé d’effectuer sa saison senior. Une destination à l’exact opposé de sa Californie natale et un changement radical de climat qui lui fera dire dans un sourire à propos de Buffalo dans un superbe segment E60 sur ESPN « Je connais rien de chez rien à la neige », lorsqu’on lui demande ce qu’il pensait alors de sa future destination, qu’il pensait être New York City, un endroit bien plus glamour que la bourgade de 260 000 habitants à deux pas du Canada.

Si ses deux premières années sur le terrain semblent idylliques, avec 2000 yards amassés et 15 touchdowns qui lui valent une sélection pour le Pro Bowl, ses errements avec la loi le présentent comme un énième thug ayant trouvé une place en NFL. Mais, au contraire d’un Richard Sherman ayant la même reputation sans avoir jamais eu affaire à la police de près ou de loin (comme nous vous en parlions l’an dernier lors de son portrait), Lynch accumule les délits : possession cachée d’une arme a feu, accident de circulation sur une piétonne avec délit de fuite. Ces deux problèmes lui valent une suspension de trois matches et signent, dans les faits, la fin de son bail chez les Bills qui l’échangent aux Seahawks contre un 4e et un 5e tour de draft. Seattle ne regrettera jamais d’avoir monté ce deal (Les Bills surement un peu plus, ayant drafté Chris Hairston et Tank Carder avec ces choix supplémentaires…).
C’est même le sentiment d’avoir gagné au loto qui envahit Seattle lorsqu’il ramène une bague de champion aux Seahawks la saison dernière ou lorsque, pour son premier match de playoff en carrière et face aux champions en titre, il fait trembler tout un stade et toute une région ! Un touchdown de légende, l’un des plus beaux de l’histoire des playoffs et, comme il le dit, une allégorie de sa vie à passer les obstacles pour finalement atteindre son but sans jamais baisser les bras.

En 5 saisons dans le Pacific NorthWest, Lynch devient l’idole du « 12th Man », friands de ses courses puissantes, chaloupées et imprévisibles et lui pardonnent un nouveau problème légal lorsqu’il est contrôlé en état d’ivresse (l’alcootest attestant d’un taux tout juste supérieur à la limite légale…) à l’été 2012. Encore plus lorsque l’on apprend qu’il n’était de sortie cette nuit-là que pour déposer chez eux des volontaires participant à son camp d’entrainement pour enfants et qu’il a fait amende honorable devant ces enfants l’ayant attendu en vain au camp le lendemain alors qu’il etait en détention…
A Seattle, sa médiatisation moindre (en comparaison de Buffalo où les Bills sont l’attraction principale) lui permet de renaître dans sa vie d’homme, avec une ville aux accents Oaklandiens. Les blessures sont néanmoins profondes et le poussent à devenir ce personnage atypique et froid face aux journalistes, ne répondant que par « Ouais » aux questions. Les 100000 dollars d’amende de la ligue pour avoir refusé de répondre après une défaite face aux Chiefs en novembre ont sûrement fait leur effet malgré le résultat incertain obtenu…

Avec son contrat de 31 millions de dollars expirant l’an prochain, Marshawn Lynch est en tête de liste des joueurs que le GM John Schneider devrait devoir se resoudre à couper a l’inter-saison, plus encore si le management de l’équipe veut faire de Russell Wilson le joueur le mieux payé de la ligue à sa position, un an après avoir fait de même avec Earl Thomas (le safety multi-facettes) et Richard Sherman.
Les Raiders et Oakland attendent sans doute avec impatience de connaître sa disponibilité lors du prochain marché. Car peut-on vraiment douter que Marshawn Lynch, s’il en a la possibilité, hésiterait un seul instant à rejoindre « The Town » pour tenter de rebâtir la légendaire franchise, maintenant décrépie ? Après tout, c’est ce qu’il se démène déjà à faire avec sa ville depuis tant d’années.

PARTAGER