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1982-NFL-players-strikeLes deux futurs Hall of Famers Mike Munchak et Marcus Allen s’apprêtent à faire leurs premiers pas dans la cour des grands. Les Raiders quittent la baie de San Francisco pour poser leurs crampons dans la Cité des Anges et son Memorial Coliseum. Les Vikings disent adieu à leur mythique freezer géant qu’est le Metropolitan Stadium pour s’installer bien au chaud dans le Hubert H. Humphrey Metrodome. Le sack fait son entrée dans les statistiques officielles de la ligue. Un vent de changement souffle sur la ligue. Une simple brise. Douce. Agréable. Revigorante. Réjouissante. Excitante. Le calme avant la tempête. Car l’orage gronde déjà au loin. Et il ne va pas tarder à s’abattre.

Un, deux, trois, soleil !

Deux semaines d’un football insouciant. Le temps pour Marcus Allen d’étourdir la défense des 49ers et ses doigts fraîchement sertis d’une bague de champion. 180 yards au total, le Heisman Trophy n’a pas manqué son baptême du feu. Les Raiders non plus. La saison débute bien. Mais voilà. Le 21 septembre, le couperet tombe. Pour la première fois en 63 ans d’existence, la NFL clôt ses portes. Des millions d’Américains se retrouvent sevrés de leur dose dominicale de football. Pour une semaine ? Deux tout au plus ? Nul ne le sait. La veille, le comité exécutif du syndicat des joueurs (NFLPA) s’est prononcé en faveur de la grève. Une décision unanime qui prend effet dès le coup de sifflet final du Monday Night Football entre les Giants et les Packers. Nous sommes mardi. La NFL se réveille avec la gueule de bois. Et elle va mettre 57 jours à s’en remettre. Après deux semaines de compétition, la ligue est en pause. Figée. Les joueurs devront se contenter de deux semaines de paye. À partir de maintenant, ils ne seront plus rémunérés par leurs franchises jusqu’au 11 octobre, date à laquelle la NFL du commissaire Ted Turner doit reprendre ses activités. Le Thursday Night Football entre les Chiefs et Falcons devient le premier match à disparaître du calendrier. Le premier de la saison. Le premier de l’histoire. Mais pas le dernier. À une semaine près, les joueurs se seraient vus assurer une pension complète pour la saison. Mais le syndicat ne pouvait pas attendre. Quitte à agir contre les intérêts des joueurs qu’il défend. Un comble. Une contradiction que la NFLPA n’aura de cesse de minimiser.

Plus déterminée que jamais, l’Association des Joueurs ne se contente pas de contraindre à l’annulation des rencontres. C’est un lockout pur et simple qu’elle décrète. Des stades, jusqu’aux centres d’entraînement. Pas question pour les joueurs de pouvoir s’entraîner. « À contrecœur » prétend son président, Gene Upshaw. Le syndicat ne cache pas son hostilité à l’égard de l’organisation de sessions privées par les joueurs, en marge du mouvement de fronde, comme cela a pu arriver au cours de l’été, alors que la grève rodait déjà dans l’air. Non, décidément la NFLPA ne veut pas seulement priver les propriétaires de leur gagne-pain, elle veut priver tout un pays de son football pro tant aimé. Pas question que les joueurs retournent au jeu « avant qu’un accord ne soit trouvé, » prévient Stan White, membre du comité exécutif. « Nous resterons à l’arrêt jusqu’à ce que nous obtenions un accord juste,«  ajoute Upshaw. Le décor est planté. L’Union sera inflexible. Tant pis pour les fans. Bien fait pour les propriétaires. Car ce sont bien eux les vrais responsables. Les grands méchants.

Le problème, c’est que depuis la rupture des négociations le vendredi précédent, aucune autre rencontre n’a été fixée au calendrier. En d’autres termes, il n’y a même pas l’ombre d’un début d’entente sur la table. Rien de bon en perspective. Rookies. Agents libres. Briseurs de grève. Les proprios commencent déjà à envisager toutes les options pour contourner la grève. Une stratégie qui s’était avérée payante lors de la présaison 1974. Alors pourquoi ne pas réessayer ? Car les temps changent. Tout simplement. Même Terry Bradshaw l’anti-syndicaliste se refuse à franchir un piquet de grève. Un élan de solidarité semble se propager chez les joueurs. La grève de 1987 apportera la preuve que faire appel à des remplaçants pour prendre le contre-pied des grévistes relève de la fausse bonne idée. Quant à l’option des agents libres, ils ne sont tout simplement plus suffisamment nombreux sur le marché. La faute aux propriétaires et leur nouvelle règle augmentant le nombre de joueurs par effectif. Résultat : 112 joueurs sans contrat se sont trouvé une équipe. Près d’un millier d’autres a pris la direction de la toute nouvelle USFL, qui s’apprête à fêter ses débuts en grande pompe, en tout cas le croit-on, au printemps suivant.

Solidaires, mais frustrés. Les joueurs pointent du doigt la responsabilité de la ligue dans cette grève. Ils ne l’ont pas voulue. On les a forcés à en arriver là. Pas suffisamment pris au sérieux. Floués par des nouvelles normes du travail qui bénéficient davantage aux proprios et leurs poches déjà pleines de billets verts. Dans l’œil du cyclone, Jack Donlan. Directeur exécutif du Conseil de Gestion, négociateur en chef des propriétaires et cible désignée des joueurs. L’ennemi public numéro un.

« Cette grève est celle de Jack Donlan, » explique un linebacker et avocat des Lions. « Il est incapable de dire ‘oui’ à quoi que ce soit. Les propriétaires doivent prendre conscience que les joueurs sont sérieux. […] Nous ne voulons pas de grève, mais quand vous vous retrouvez acculés, ça devient la seule solution. Au cours des six derniers mois, nous avons été traités de façon injuste, inéquitable et malhonnête. »

Le mal est profond chez les joueurs. Et dans son malheur, Donlan aura réussi une chose : créer l’unité entre ces derniers. Au centre de la discorde, les salaires. Bien sûr. Le syndicat réclame qu’une grille salariale soit instituée sur la base d’un pourcentage des revenus faramineux (déjà à l’époque) générés par la ligue. Un pourcentage qu’il chiffre à 55%. Une demande qui sera au centre des pourparlers du début à la fin rapporte à l’époque le Los Angeles Times. Une demande à laquelle Donlan, partisan de négociations contractuelles au cas par cas, s’oppose fermement.

« PFFFFFFT! » Le 27 septembre un ballon dégonflé trône en une de Sports Illustrated. Alors que les négociations font rage, la NFLPA organise deux rencontres d’exhibition. Au programme deux oppositions entre des « all stars ». NFC vs AFC. Un échec retentissant. Le premier match attire 8760 curieux au RFK Stadium de Washington. Le second, 5331 dans le Coliseum de Los Angeles. Malgré des places bradées à 6 dollars, les spectateurs boudent le « spectacle. »

« Je crois bien que je serais prêt à faire n’importe quoi pour de l’argent, » concède le fullback des Redskins John Riggins après la première rencontre.

Si les joueurs et les fans commencent à trouver le temps long, c’est la soupe à la grimace chez les diffuseurs. CBS rediffuse le dernier Super Bowl pour combler l’antenne. Les stars de la chaîne, John Madden et Pat Summerall, vont jusqu’à commenter une obscure rencontre de Division III universitaire entre Baldwin Wallace et Wittenberg. Du côté de NBC on s’empresse de racheter les droits de la LCF à ESPN. Malgré une couverture digne de la NFL, la ligue canadienne ne fait pas recette. Les 4 premières rencontres sont 4 remarquables volées. Les audiences sont au point mort. La chaîne décide de renoncer à l’expérience et de prendre son mal en patience.

Clap de fin. Le 17 novembre, après 57 jours, la grève s’achève. Les propriétaires viennent de perdre 275 millions de dollars. Les joueurs ont tiré une croix sur 72 millions de salaire, mais c’est pas moins de 1,28 milliard de dollars qui les attendent pour les 5 prochaines années. Les rookies gagneront désormais un minimum de 30 000 dollars, contre 22 000 auparavant. Le salaire des vétérans vient de faire un bon de 32 000 à 140 000. Le syndicat a dû renoncer aux 55% sur les revenus de la ligue. Au lieu de ça, la NFLPA a obtenu la moitié des 2,1 milliards de dollars de droits TV. Les histoires de gros sous réglées, il est temps de reparler sport.

7-snow-plow-game_pg_600À la recherche du temps perdu

Quatre jours plus tard, le 21 novembre, le football reprend ses droits. Après 8 semaines de l’une des pages les plus sombres de l’histoire de la NFL, il est temps de rattraper le temps perdu. La ligue rajoute une semaine de compétition, supprime celle de congé avant le Super Bowl et refaçonne le format des playoffs. Une saison de 9 matchs. Pas de têtes de série. Pas de bye week. Place à un tournoi ouvert à 16 équipes. 8 par conférence. Le 1er affronte le 8e. Le 2e, le 7e. Et ainsi de suite. Dans une campagne écourtée de la sorte, nombreuses sont les formations à afficher le même bilan. Les équipes sont départagées en fonction de leurs résultats dans leur conférence. 4-5. Les Browns et Lions deviennent les deux premières franchises de l’histoire à disputer les playoffs malgré un bilan négatif. Il faudra attendre 28 ans et les Seahawks de 2010 pour que pareille anomalie se reproduise.

En semaine 6, Joe Montana et Dan Fouts s’offrent un duel de titans. Une joute de légende(s). Les Chargers s’imposent face au champion en titre, dans son antre de Candlestick Park, au terme d’une orgie offensive. 41-37 pour les Sud-Californiens. 450 yards et 5 touchdowns pour le vainqueur. 356 yards et 3 touchdowns pour le vaincu. Sur leur lancée, les Chargers de « Air Coryell » poursuivent leur entreprise de destruction massive la semaine suivante en explosant les pauvres Bengals. 50-34, 661 yards en attaque et une nouvelle performance au-delà des 400 yards pour Fouts. Le 12 décembre, les Patriots accueillent les Dolphins dans des conditions dantesques. La pluie diluvienne tombée la veille a transformé le stade en patinoire durant la nuit. Pour couronner le tout, une tempête de neige vient se mêler à la fête. Devant un Foxboro à moitié vide et avec moins de 5 minutes à jouer, Mark Henderson entre en scène. Ce cambrioleur condamné en réintégration fait son apparition sur son chasse-neige mini format. Sa mission : dégager le terrain pour John Smith. De 33 yards, le kicker des Patriots ouvre le score et le scelle. 3-0. Marque finale. « The Snowplow Game ».

En clôture de la saison, dans le flambant neuf, mais déjà chancelant Metrodome, Tony Dorsett décide d’écrire une page d’histoire. Acculé devant sa endzone, le coureur s’engouffre dans une brèche, casse un premier plaquage, puis se défait d’un second avant de filer le long de la ligne et de résister au retour des défenseurs. Il rallie l’autre en-but. 99 yards plus loin. Une course mémorable réalisée à 10 contre 11. Le fullback Ron Springs, pour une raison inconnue, étant en train de chiller sur le bord du terrain. Une course insuffisante, car au bout du compte, ce sont les Vikings qui l’emporteront (31-27). Dans le marasme d’une saison, une équipe surnage. 4 revers en présaison, 8-1 en saison régulière, puis des playoffs aux allures de conte de fées. 31-7 face aux Lions. 21-7 face aux Vikings. 31-17 en finale de conférence face à des Cowboys qui les avaient défaits quelques semaines plus tôt. Portés par un Josh Riggins phénoménal, les hommes de D.C. emportent tout sur leur passage. Lors du Super Bowl XVII, le running back éblouit le Rose Bowl et écœure les Dolphins en amassant 166 yards au sol. En 4 rencontres de playoffs, il aura avalé 610 yards et inscrit 4 touchdowns. Les Redskins ont parfaitement su profiter de cette saison écourtée. Ironie de l’histoire, il récidiveront 5 ans plus tard, en 1987. Au terme d’un nouveau mouvement de fronde.

Dans une saison atypique jusqu’au bout, le tant convoité titre de MVP est décerné à… un kicker. Celui des Redskins. Mark Moseley. Une première. Et une dernière. Il demeure à ce jour le seul joueur d’équipe spéciale à avoir reçu pareil honneur. Seulement, la grève est loin d’avoir réglé tous les problèmes. Et si les centaines de millions de dollars lâchés par la ligue ont quelque peu calmé la colère des joueurs et de leur syndicat, ils n’ont fait que retarder l’échéance. 1982 n’est pas une fin. C’est le début d’un grand mouvement qui va radicalement changer les normes du travail qui lient les athlètes, la NFL et leurs franchises. 1982 n’est que l’acte fondateur de la grève de 1987. Celle des remplaçants. Celle des briseurs de grève. Celle des « scab games ». Celle des enceintes désertées. Celle de la grande honte. Celle que l’on préfère oublier. Il faudra finalement attendre 1987 et la poursuite pour concurrence déloyale lancée par Reggie White à l’encontre de la ligue pour que ce mouvement initié en 82 aboutisse. La free agency est créée. Les franchises se voient dotées d’un plafond salarial. Le visage de la NFL vient de changer. Au prix de 7 années de lutte collective. Au prix de 7 années sombres. Mais après l’ombre vient la lumière. Les 90’s pointent le bout de leur nez. Et l’âge d’or de la NFL aussi. Un mal pour un bien.

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