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Talent brut mais au passé trouble, Aqib Talib a déjà vécu plusieurs vies, personnelles ou sportives, à l’intérieur de la sienne. Arrivé chez les Broncos en 2013, son existence semble enfin prendre les rails de la maturité et du calme. Assez pour qu’il puisse enfin exprimer pleinement son potentiel ?

Le dernier sera le premier

Les Neg’ Marrons en parlaient dans leur fameux titre du début des années 2000, on est tous le « produit de son environnement ». Né en 1986 dans un des pires quartiers de l’Est de Cleveland, déjà l’une des villes les plus dévastées des Etats-Unis, Aqib Talib y passe sa petite enfance, entouré de ses trois frères et sœurs : Saran, Kai et Ya’Qub. Leur mère, Donna Henry, s’est converti à l’Islam pei de temps après la naissance de Saran, s’est transformé en Okolo Talib et a décidé de donner des noms musulmans aux quatre enfants qu’elle aura avec Theodore Henry. Avec l’ordre d’arrivée dans la famille, Okolo décide de nommer son benjamin Aqib, signifiant « le dernier » en arabe.

« Là où nous avons grandi, on se battait plus vite que la normale. Vous ne vouliez pas que quiconque voit une quelconque faiblesse. C’est la culture dans laquelle on a grandi. En y repensant, je pense que ça a créé une attitude de « nous contre le reste du monde » » Ya’Qub Talib

Au milieu de la drogue et de la violence endémique, la famille survit tant bien que mal mais cette cellule de protection explose lorsque Theodore décide de quitter sa femme et ses enfants pour aller vivre dans le New Jersey, à Trenton, seulement quelques mois après la naissance d’Aqib. Les enfants ne tardent pas, néanmoins, à le rejoindre sur la Côte Est des Etats-Unis et leur vie est maintenant vécue en alternance entre ces deux cités, pas des plus accueillantes. Avec deux garcons et deux filles, l’arrangement est plutôt simple : lorsque les filles sont chez Theodore, les garçons sont chez Okolo, et vice et versa. Les temps sont durs des deux côtés, avec le père accumulant deux jobs chez K-Mart et dans une laverie tandis qu’Okolo doit se résoudre à vendre des sacs pour un maigre revenu de 5$ par heure. Avec de tels rentrées d’argent, la nourriture vient plutôt des coupons alimentaires que l’aînée Saran récupère. Les témoignages des enfants le racontent, Okolo se bat pour sa famille. Littéralement…

Alors qu’Aqib n’a que 10 ans, Okolo est condamnée à une peine de prison de 2 a 10 ans pour une sombre histoire de poignardage de voisine, cette dernière ne lui ayant pas remboursé 50 dollars. Si elle ne passe, au final, que 8 mois derrière les barreaux de l’Ohio Reformatory for Women, cet événement précipite la vie d’Aqib Talib qui part vivre chez son père à temps complet. Là-bas, il n’est pas encore question de football mais bien plutôt de basket ou de baseball.

Jeune, il voit en son aîné Ya’Qub l’exemple à suivre et c’est bien grâce à lui qu’il découvre les plaisirs du ballon ovale. Sa mere ayant déménagé au Texas entre-temps, Aqib devient fan des Cowboys et peut meme réciter l’intégralité des membres de la ligne offensive de l’équipe de Jerry Jones. Surtout, ses deux joueurs préférés portent le casque à l’étoile argentée : Deion « Prime Time » Sanders et Michael Irvin peuplent les rêves du jeune Aqib, avec leurs exploits et comportements flashy au sortir de leurs actions d’éclat.

La classe à Dallas

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En 1999, Aqib part s’installer chez sa mère dans le Lone Star State, à Richardson dans la banlieue de Dallas. Malgré son déménagement, les ennuis judiciaires de sa mère ne s’arrêtent pas, elle qui est condamnée à 7 mois de liberté surveillée pour avoir vendu de l’alcool à un mineur. Bien que la population de Richardson ait un revenu moyen plus élevé de 23 000 dollars que le reste du Texas ou que le pourcentage de la population vivant sous le seuil de pauvreté soit 9 points en dessous de la moyenne de l’Etat, la petite ville de 90 000 habitants est un terreau fertile pour la culture des gangs et la violence qui va avec. Et pour Aqib Talib, venant de deux autres villes emplies de violence, l’adaptation se fait sans problème. Pas parce qu’il est un mauvais gars mais juste parce qu’il n’a peur de personne et qu’il est prêt à affronter n’importe qui…

A la Berkner High School, Aqib suit tout d’abord les exploits de son frère Ya’Qub, receveur de l’équipe de foot. « Bon étudiant mais feignant » selon son coach Jim Ledford, Aqib comprend, en voyant son frère réussir à obtenir une bourse scientifique pour Iowa State, qu’il lui faut assurer un minimum à l’école pour pouvoir prétendre à continuer sa route dans ce sport qui est maintenant devenu sa principale source de préoccupation. Si son potentiel athlétique hors-norme, qui l’amène également à être une star sur les pistes en tartan, le place sur la carte des cornerbacks qui comptent dans le pays, la rechute extra-sportive n’est jamais loin. En 2004, à quelques semaines du bal de fin de promo, il se retrouve ainsi à cambrioler une maison située à deux pas de la résidence de coach Ledford. Il s’en sortira avec seulement 2 ans de mise à l’epreuve mais ce sont bien là les premières prémices d’un parcours mêlant qualité sportive de premier ordre et faits divers judiciaires.

« J’adore voir un joueur s’aligner face à moi et qu’il pense qu’il peut me battre tandis que je sais que je ne vais pas lui laisser cette possibilité » Aqib Talib

Avec son talent sur le terrain, Aqib Talib est recruté par Kansas. Pas forcément l’université de ses rêves, il y est attiré par le discours du coach Mark Mangino, lui présentant l’université comme « n’étant pas l’universite du Texas mais jouant dans la Conference Big-12 où de nombreux cadors, comme Oklahoma, se trouvent ». Surtout, l’université de Kansas est la première à lui offrir une bourse, une vraie preuve de confiance pour Talib. C’est également sur le campus de Lawrence (Kansas) que Talib va rencontrer Courtney Jacobs, une sprinteuse de l’équipe d’athlétisme, qui lui donnera en 2007 une petite fille du nom de Kiara.
Sous le maillot des Jayhawks, son talent en « un-contre-un » en fait une arme essentielle de l’équipe de Mangino. Sa première saison, en 2005, voit l’équipe arriver jusqu’au Fort Worth Bowl, disputé dans le Texas. Talib « profite » de ce retour au pays pour réapparaître au rayon faits divers en étant impliqué dans une bagarre de bar. Suspendu pour les deux premiers matches en 2006, sa saison individuelle passe autant inapercue que celle de son équipe qui finit sur un bilan de 6-6.

C’est véritablement en 2007 qu’Aqib Talib va démontrer au monde professionnel qu’il est prêt à passer à l’étage supérieur. Avec ses coéquipiers, il sort une saison de très haut niveau, ne perdant qu’un seul match face au Missouri de Daniel Chase et Jeremy Maclin. Les Jayhawks finissent leur saison sur un bilan de 12-1 et une victoire à l’Orange Bowl. Tellement talentueux, Talib est même aligné au poste de receveur où il parvient à marquer 4 touchdowns et à accumuler 182 yards en seulement 8 réceptions. Presque plus facile que les 2 « pick-six » qu’il parvient également à ramener dans la end-zone…

Dr Aqib et Mr Talib

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Evidemment, avec Aqib Talib, rien n’est jamais simple et, alors que la NFL Combine bat son plein, des rumeurs viennent polluer ses excellents resultats athlétiques. Il aurait été contrôlé positif à la marijuana trois fois lors de son cursus à Kansas… L’impact est dévastateur pour sa valeur à la draft de mai 2008. Effrayé par tout son passé et ses antécédents, les GM’s lui préfèrent d’autres joueurs, jugés plus sûrs. Les Bills prennent Leodis McKelvin au poste de cornerback tandis que les Cardinals mettent le grappin sur Dominique Rodgers-Cromartie. Talib n’est donc sélectionné qu’en 20e position par les Tampa Bay Buccaneers, prêts à prendre le risque de sélectionner un joueur au potentiel de shutdown corner mais au comportement instable.

« J’avais un paquet d’argent et un paquet de nouveaux amis. Donc, j’avais un paquet d’occasions de me retrouver dans une sale situation. Basiquement, je vivais comme si je n’étais pas une personne connue » Aqib Talib sur ses problèmes extra-sportifs de début de carrière

Arrivé dans le vestiaire du Raymond James Stadium, tout semble aller pour le mieux avec le choix de l’équipe de le placer côte à côte avec Derrick Brooks, le légendaire sage du vestiaire des Bucs. Néanmoins, l’équipe floridienne déchante assez vite. Une bagarre avec son coéquipier Cory Boyd au Rookie Symposium pose déjà des questions. Après qu’il frappe au visage avec son casque par erreur Torrie Cox, un autre coéquipier, une sombre histoire nocturne au cours de laquelle il agresse un chauffeur de taxi représente la goutte d’eau qui fait déborder le vase : Aqib Talib écope d’une suspension d’un match, un résultat presque logique au vu de tous ses écarts. Dans le même temps, sa vie familiale en Floride s’est pourtant plutôt assagie, son premier contrat lui ayant permis de « mettre » son père à la retraite et de l’accueillir dans sa maison de Tampa.

Sa trajectoire sportive en Floride n’est cependant qu’ascensionnelle jusqu’à culminer lors des saisons 2010 et 2011 où il parvient à ramener trois interceptions en touchdowns, en plus de 22 passes défendues.

Néanmoins, sa suspension de 4 matches pour prise d’Adderall, une erreur qu’il reconnaît aussitôt, signe la fin de son histoire avec les Bucs puisqu’il est envoyé chez les Patriots au cours de cette saison 2012. Son séjour dans le Massachussets lui permet de gagner en notoriété mais également de glaner un statut de Pro Bowler, qu’il met à profit lors de l’inter-saison 2013 pour maximiser sa valeur alors qu’il est free-agent. Et ce sont les Broncos de Denver, une équipe à la longue tradition de defensive backs performants qui mettent la main sur Talib, en lui faisant signer un contrat de 6 ans et 57 millions de dollars.

Mais si cette saison 2013 lui aura permis de changer d’horizon, une fois de plus, elle lui aura également enlevé son père, mort le 12 septembre. Le 13, Aqib Talib met les protections et les crampons face aux New York Jets et, comme avait pu le faire Brett Favre lors d’un Monday Night mémorable face aux Raiders, joue sans doute l’un des meilleurs matches de sa vie en réalisant deux interceptions et en forcant un fumble. L’occasion d’honorer une dernière fois ce père toujours présent pour lui, malgré ses absences et l’éloignement géographique, tout comme il a pu le faire en se tatouant « Family First » près de sa main droite.

Le père de famille responsable et réfléchi qu’Aqib Talib est devenu, désormais loin des rubriques judiciaires mais gardant un esprit critique et provocateur qu’il ne reniera sans doute jamais, semble enfin avoir pris conscience de son talent et des dangers que ses écarts passés ont pu faire courir à sa carrière. Arrivera-t-il maintenant à aller gagner cette bague de champion lui ayant échappé ces trois dernières annees, malgré sa présence au sein des armadas les plus dangereuses de la NFL ? Les retrouvailles avec Tom Brady ce dimanche ne devraient, en tout cas, pas manquer de piquant…

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