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29 aout 2005. Aux petites heures, le vent se lève sur le port de La Nouvelle-Orléans. Le ciel s’obscurcit. L’air se charge d’une humidité tropicale presque palpable. Au large, dans le golfe du Mexique, l’immense masse d’un rayon de plus de 650 km déchaîne déjà les flots. À 11h du matin, il déboule sur la vieille ville. Dans son œil, le vent tourbillonne à plus de 200 km/h. Balayée par les rafales, The Crescent City va bientôt être engloutie sous les flots. Plus question de penser au football. Il est temps de sauver sa peau. Ensuite, viendra celui de panser les plaies.

Branle-bas de combat

En avril 2005, Tom Benson, le saint patron des Saints interrompt subitement toute négociation avec l’État de Louisiane jusqu’à la fin de la campagne à venir. En cause, une bisbille concernant le trentenaire Superdome, écrin iconique des joueurs à la fleur de lys. Rapidement les rumeurs de déménagement se propagent. San Antonio, Albuquerque, Los Angeles. Les candidates ne manquent pas. Et Benson semble prêt à franchir le pas. Surtout chez ses voisins texans où il possède de nombreux biens immobiliers, intérêts et activités diverses. Les Saints dans la cité de Saint Antoine. Would makes sense. San Antonio, une ville que les joueurs du bayou ne vont pas tarder à découvrir. Pour de bien sinistres raisons.

Le 23 août, une dépression tropicale s’abat sur les Bahamas. Renforcée par les eaux chaudes du Golfe du Mexique, la tempête gagne en intensité. Catégorie 5. Le désormais bien nommé Katrina devient l’ouragan le plus puissant jamais recensé. Située sous le niveau de la mer, La Nouvelle-Orléans est une immense cuvette encerclées par les eaux. Le lac Pontchartrain au nord, le Mississippi au sud. Prise au piège. Au large, des vagues atteignant jusqu’à onze mètres de haut laissent présager le pire. Quand Katrina atteint les côtes de la Louisiane à 11h10 du matin, le 25 août, il est retombé en catégorie 3. Face aux lames qui viennent se fracasser sur le rivage, poussées par des vents de près de 200 km/h, les digues de 4 mètres de haut qui fortifient le port font pâle figure. Certains quartiers de la ville sont situés jusqu’à 6 mètres sous le niveau de la mer. Une piscine géante qui ne demande qu’à se remplir.

Aucune évacuation forcée anticipée n’a été ordonnée alors que la tempête se rapproche. Juste une évacuation volontaire décrétée par la gouverneure deux jours plus tôt. Ils sont des milliers à se ruer sur les routes. Une seule direction : le nord. L’intérieur des terres. Fuir l’eau à tout prix. Ce n’est qu’à 9h30 du matin, le 28 août, que le maire Ray Nagin se décide enfin à ordonner l’évacuation obligatoire. Mais il est déjà trop tard. Dans l’urgence, des abris de secours sont mis en place pour les personnes qui n’auraient pas eu le temps de fuir. Pour la troisième fois de son histoire trentenaire, le Superdome se mue en refuge XXL. En 1998, face à l’ouragan Georges, l’enceinte se transforme rapidement en abri providentiel pour des milliers de personnes. Si l’édifice sort indemne de la tempête, il n’est pas épargné par ses malheureux squatteurs. Entre vol de matériel et dégradation pure et simple, ce sont des milliers de dollars de pertes qui seront à déplorer. En 2004, c’est Ivan qui vient semer la tourmente dans l’embouchure du Mississippi. Ce sont près de 14 000 personnes, dont certaines dans des conditions graves, qui se retrouvent massées dans le vieux dôme. Un abris provisoire. Mais pas en août 2005.

« Je pensais que ça ne serait que pour deux jours tout au plus et nous serions partis, » se souvient Doug Thornton, gestionnaire de l’enceinte. « Cela avait toujours été le cas par le passé. 36 à 48h pour l’ouragan George. Moins encore pour Ivan. Jamais nous ne pensions devoir y passer presque une semaine. »

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Hôpital d’infortune

Le 28 août 2005, ce sont près de 9 000 résidents et 550 gardes nationaux qui se retrouvent sous l’imposante coupole du Superdome au moment où l’ouragan frappe. Cela ne fait même pas 24h que le stade a été réquisitionné par le maire. Doug Thornton et son équipe sont en sous effectif, rien n’est prêt. Dans l’urgence et avec l’aide de la Garde Nationale, ils se démènent tant bien que mal face à l’afflux continue de réfugiés désemparés et terrifiés. Ce sont de 15 à 20 000 personnes qui y trouveront refuge à mesure que les équipes de secours reviennent de leurs missions de sauvetage dans des zones totalement submergées par les flots. Supposé pouvoir résister à des vents allant jusqu’à 280 km/h, le toit du stade fait front tant bien que mal. Des panneaux blancs en caoutchouc s’envolent, deux trous béants de six mètres de long sur près de deux de large se forment, et laissent passer la lumière du jour et s’infiltrer la pluie. Le vieil écrin a la tête dure.

Dans l’urgence et le chaos, sans équipement approprié, sans réserves suffisantes pour des milliers de démunis, les secours s’organisent dans un Superdome méconnaissable. Un véritable hôpital de campagne. Ou presque. Pas de purificateur d’eau, pas de toilettes chimiques, aucun stock d’antibiotiques ou d’anti-diarrhées. Si l’édifice est capable d’accueillir 65 000 fans prêts à s’abreuver de football et de bière, il n’est absolument pas préparé à pareille situation. En trois jours, on déplore trois décès. Deux personnes âgées sous assistance médicale et un homme qui se serait jeté d’un des niveaux supérieurs du stade. Un climat de tension et de violence plane dans des travées où des familles démunies se mêlent à des membres de gangs venus trouver refuge eux aussi.

Les conditions sanitaires deviennent rapidement déplorables. L’odeur, pestilentielle. Et les inondations qui commencent à atteindre le stade le 30 ne vont rien arranger. L’eau prend possession du niveau du terrain. Dès le lendemain, le maire exige l’évacuation totale de la ville. Les réfugiés du Superdome sont envoyés dans un autre dôme, celui de Houston, le Reliant Astrodome. Il faudra pas moins de 475 bus. Sans eau courante, sans électricité et dans des conditions sanitaires exécrables, l’écrin des Saints se décrépit à vue d’œil. Le 20 septembre, la rumeur monte : le Superdome pourrait bien devoir être détruit. Il n’en sera finalement rien. L’État de Louisiane opte pour la réparation et la rénovation. Les travaux débuteront au début de l’année 2006. En attendant, le dôme devra se passer de football pour une saison.

Like a hobo

La franchise de La Nouvelle-Orléans se retrouve sans domicile fixe. Comme des hoboes, ils s’en vont errer sur la route. De stade en stade. Quatre matchs au Tiger Stadium de Baton Rouge, l’antre de LSU, trois au Alamodome de San Antonio et un au Giants Stadium, dans le New Jersey. Dans la foulée de Katrina, la caravane Saints se pose à San Jose, Californie, en prévision de leur match de présaison face aux Raiders. Une semaine d’entraînement sur le bord du Pacifique, puis elle reprend la route. Direction le Texas. Un siège administratif et un centre d’entraînement temporaires sont installés à San Antonio. La franchise y restera toute la saison. Après un match d’ouverture disputé « à domicile » face aux Giants du côté de Rutherford, New Jersey, les Saints demeureront dans le sud.

Si le Alamodome de San Antonio fait le plein, la Death Valley de LSU et ses 92 000 sièges sonnent creux. Après une première rencontre disputée face aux Dolphins devant près de 62 000 fans, l’affluence chute de moitié. Il faut dire que le spectacle n’est pas réjouissant. Un succès pour débuter en Caroline, puis c’est la débandade. Trois toutes petites victoires, treize revers dont une volée mémorable au Lambeau Field (52-3). Les Saints de Jim Haslett sont à la rue. Au propre comme au figuré. À l’image d’un Aaron Brooks inoffensif. Moins de 2900 yards, 13 touchdowns et 17 interceptions en 13 rencontres. Rien ne va.

En coulisse, c’est l’avenir de la franchise qui se joue. La nouvelle famille d’accueil des Saints semble déterminée à en conserver la garde. Phil Hardberger, maire de San Antonio, se lance dans une campagne soutenue pour retenir l’équipe dans sa ville. Il peut compter sur le soutien du gouverneur du Texas, Rick Perry, prêt à financer la modernisation du Alamodome voire la construction d’une nouvelle enceinte, mais aussi de Jerry Jones, le tout-puissant boss des Cowboys. Seulement, la NFL et son commissaire Paul Tagliabue ne sont pas aussi emballés par l’idée. Ou du moins pas dans l’immédiat. La ligue privilégie deux autres pistes à l’époque : un déménagement à L.A. ou une expansion à Toronto.

« Les Saints appartiennent à la Louisiane depuis la fin des années 60 lorsque mon prédécesseur Pete Rozelle les a accueillis dans la ligue en tant que franchise de La Nouvelle-Orléans et de la Louisiane, » commente Paul Tagliabue. « Notre priorité est de maintenir les Saints en Louisiane. »

Du côté de La Nouvelle-Orléans, on vit ces tractations comme une trahison. Déjà meurtrie, la ville n’est pas prête à se séparer de ses Saints. Malgré quatre décennies de lose, les fans du bayou n’ont jamais perdu leur ferveur et toujours soutenu leur équipe. Tout départ serait honteux et irrespectueux estime le maire. À San Antonio, autre son de cloche. Ravagée, The Crescent City n’est plus à même d’accueillir une franchise NFL estime-t-on là-bas. Une seule solution dès lors : la ville de Fort Alamo. Le 21 octobre, le propriétaire Tom Benson annonce ne pas avoir pris de décision, entretenant par la même les craintes de départ. Après des mois de rumeurs de rachat ou de déménagement, la bonne nouvelle tombe. Le 11 janvier 2006, Paul Tagliabue, le patron de la NFL, annonce que les Saints disputeront leur huit rencontres à domicile dans leur cathédrale du Superdome. La franchise préparera sa saison ailleurs, à Jackson, Mississippi et Shreveport, Louisiane. Son grand retour se fera le 25 septembre. Un lundi soir. En primetime. Face aux Falcons. C’est parti pour 8 mois d’une insupportable attente.

katrina-saints-superdome1-copieHome sweet Dome

Nouvelle saison, nouveaux visages. Pour son retour en grandes pompes dans son Superdome, la franchise fait peau neuve. C’est un nouveau chapitre qui s’ouvre. Jim Haslett remercié, c’est Sean Payton qui débarque de Dallas pour reprendre les Saints sous ses ordres. Aaron Brooks aussi s’en va. Place à Drew Brees, fraîchement débarqué de Californie du sud. Avec le 2e choix général, la franchise à la fleur de lys s’empare de la fusée Reggie Bush. Roman Harper, Jahri Evans, Rob Ninkovich, Marques Colston complètent le contingent de bizuts. Une nouvelle ère se prépare dans le bayou. Un renouveau.

Deux matchs sur la route pour commencer, deux victoires. Un succès sur le fil à Cleveland dans la vague d’un Reggie Bush explosif. Puis une victoire de prestige à Green Bay. Le 25 septembre, les Saints pénètrent dans le Superdome gonflés de confiance. Dehors, ce sont des milliers de fans en liesse qui se massent à l’entrée de la coupole. Le ciel est bleu. Pas un nuage ne semble pouvoir obscurcir ce lundi historique. Pour la première fois depuis le 26 décembre 2004, le Superdome retrouve la NFL. Sous l’immense voute du stade, ce sont 70 003 aficionados habités qui trépignent d’impatience. Entre émotion, passion et libération. Dans le reste du pays, ce sont pas moins de 10,8 millions de ménages qui sont installés dans leur canapé, prêts à regarder le spectacle. Une audience record à l’époque pour ESPN, la deuxième meilleure de l’histoire pour une chaîne du câble.

« Je ne me souviens même plus du match, » raconte Tony Kornheiser, consultant pour le Monday Night Football d’ESPN à l’époque. « Je ne me souviens que du bruit. C’était hallucinant… Je n’ai jamais rien entendu de pareil de toute ma vie. Et ça n’arrivera plus jamais. Tout simplement. »

Un cri libérateur se souvient le tackle offensif Zach Strief. U2 et Green Day sur scène en guise d’apéro. Puis l’entrée des joueurs dans un Superdome transformé en ruche XXL. Assourdissant. Une ambiance de Super Bowl explique le tight end Ernie Conwell, qui a connu deux Big Games avec les Rams, au fullback Mike Karney. L’hymne retentit. L’émotion, puis la délivrance. Le coup d’envoi est donné. Enfin. Il ne faudra pas attendre plus de quatre actions pour que le stade entre en fusion. Un rapide stop en défense sur les Falcons de Michael Vick et les Saints sont prêts à déchaîner la foudre. Michael Koenen s’empare d’un snap un peu bas. À peine a-t-il le temps de lever la tête qu’il voit Steve Gleason se ruer dans la brèche ouverte en plein cœur de la ligne et plonger les deux bras en avant sur lui. Le coup de pied du punter s’écrase contre le safety, Curtis Deloatch s’en empare et file en Terre promise. Hystérie collective indescriptible dans les tribunes. « On avait l’impression que la coupole du dôme allait s’envoler, » se souvient Deuce McAllister. Scénario parfait. C’est écrit, les Saint ne peuvent pas perdre ce soir.

« Pendant l’hymne national, quelques instants avant le coup d’envoi, je me rappelle parfaitement avoir regardé vers l’autre côté du terrain, en direction des Falcons, puis levé les yeux vers les fans derrière et m’être dit, ‘On ne peut pas perdre ce soir, c’est impossible’, » se remémore Steve Gleason.

L’immortel Morten Andersen a beau réduire l’écart, Atlanta ne marquera plus. Un match à sens unique. Devery Henderson file dans la peinture sur un reverse parfaitement exécuté et gonfle le score. 14-3. Le kicker John Carney se chargera du reste. Vick est harassé par une défense possédée qui le sackera 5 fois. Dans un match dominé par l’émotion, les Saints décrochent un succès (23-3) du cœur pour leur retour dans leur stade meurtri. Plus qu’une équipe, c’est toute une ville qui reprend vie. Symbole de la catastrophe qui s’abattait sur la Nouvelle-Orléans un an plus tôt, le Superdome respire à nouveau.

« Nous n’avions pas la moindre chance, » confiera Jim Mora, coach des Falcons à l’époque, le sourire dans la voix. « Le monde entier était contre nous ce soir là. Et pour je ne sais quelle raison, au final, ça ne me dérangeait pas. Ça pourrait presque sembler blasphématoire pour un coach de penser ça. Mais quiconque, même sans avoir jamais vécu à La Nouvelle-Orléans, aurait pu comprendre la passion et la culture qui y règnent. Et cette soirée signifiait tant pour la renaissance de la ville. C’était vraiment poignant, très honnêtement. »

Dans la nuit douce et humide du sud de la Louisiane, la peur, la tristesse et l’incertitude viennent de s’évanouir. Ne reste plus qu’une seule chose : l’optimisme. En août 2005, ce sont 1833 personnes qui perdaient la vie, engloutis sous les bourrasques et les flots libérés par Katrina. Le 25 septembre 2006, c’est tout un État qui reprenait vie. A rebirth.

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