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S’il est un Brésilien célèbre que l’accident d’avion de cette semaine, ayant entrainé la mort de 71 passagers dont la majorité de l’équipe de football de Chapecoense, a encore plus marqué, c’est surement le kicker des Kansas City Chiefs, Cairo Santos, fan de foot et supporter assidu du RC Flamengo et de Chelsea.
Né en 1991 à Limeira, à 150 kms au Nord Ouest de Sao Paulo, le jeune homme n’était encore qu’un senior à l’université de Tulane, en Louisiane, lorsqu’une tragédie impliquant les mêmes facteurs, les avions et la mort, l’a frappé.

Au nom du père

15 septembre 2013, Cairo est un All-American par consensus, à la suite de ses 21 field-goals d’affilée marqués pour terminer la saison précédente. Le record de la NCAA est même en vue, puisqu’il est alors de 30 unités, une marque dont il aura l’occasion de se rapprocher au cours du match suivant, contre Syracuse. Si la sonnerie du téléphone qui interrompt son Sunday Night Football ne le dérange pas plus que ça, c’est qu’il a alors l’habitude de parler à sa mère tous les dimanches et qu’il en profite même pour parler avec son père et sa soeur. Mais, en ce dimanche de septembre, si sa mère appelle, c’est pour lui annoncer le décès de son père.

Ancien pilote de ligne, qui avait lancé une entreprise de BTP avant de revenir vers ses premiers amours et de s’être spécialisé dans les acrobaties aériennes après avoir pris des leçons et obtenu son diplôme en Floride au cours d’une des visites à son fils , Cairo Santos Sr vient en effet de se tuer au cours d’une démonstration, laissant derrière lui sa femme, Magalie, et ses deux enfants, Cairo et sa grande soeur Talita. « L’expérience la plus dure » qu’il ait eu à vivre voit le jeune kicker rentrer aussitôt au Brésil afin de pouvoir assister aux funérailles de son père le mardi suivant avant de décider de revenir le vendredi aux Etats-Unis afin de pouvoir kicker pour Tulane face aux Orangemen de Syracuse, bien que ses coaches lui ait dit de prendre son temps avant de revenir sur le terrain.

« Je voulais être avec ma famille mais je savais qu’il fallait que je continue a jouer aux états-Unis— c’est ce que mon père aurait voulu » Cairo santos

Si son premier field-goal du match est une réussite, le deuxième est bloqué et sa série s’arrête alors à 26 d’affilée. « J’étais aux Etats-Unis mais mon esprit était au Bresil » explique-t-il.

Si ce manqué a bien sûr quelque chose de psychosomatique, le kicker do Brasil ne manque pas dans les semaines suivantes d’honorer son père, « son fan numéro un » dixit Talita, en pratiquant son art à un niveau qu’il n’avait encore jamais atteint: un field-goal de 56 yards face à UL Monroe avant de taper un game-winner la semaine suivante face à North Texas, puis d’enchainer sur un autre face à East Carolina lors de la 3e prolongation. Encore plus que la joie de la victoire, parvenir à placer le ballon entre les poteaux a quelque chose de cathartique pour Cairo qui « (se) souvient de l’émotion ressentie après ces coups de pied […] qui (lui) ont permis de revoir de la lumière et qui (lui) donnaient envie de continuer à jouer et à les rentrer». Cairo considère même cette période comme « au final, un bon moment dans ma vie », une sorte de renaissance après l’énorme déchirure qu’il vient de vivre. La précédente avait, elle, été plus douce-amère…

Joga Bonito do Jacksonville

Année 2006 à St Augustine en Floride, à 35 kms de Jacksonville, David et Kathy Burnett reçoivent un appel de la St. Joseph Academy Catholic High School où étudie leur fils unique, Tyler, un étudiant doué en basketball au point d’avoir décroché une bourse pour aller jouer à Lynchburg College, en Virginie, une fois son diplôme acquis. Le problème à l’ordre du jour? Trois étudiants brésiliens débarquent pour l’année scolaire, dans le cadre du programme d’échanges entre établissements privés DMH/PHP, et aucune famille n’est encore en mesure de les accueillir. Cairo Santos devient ainsi l’invité permanent de la famille Burnett pour un séjour linguistique qui va changer sa vie. Si l’accent très prononcé de Cairo en anglais, une langue dont il ne maîtrise pas encore toutes les nuances, ne permet pas une communication optimale entre les deux adolescents, leur amour du sport les réunit. Si Cairo se voit déjà sur les terrains de foot à dribbler deux ou trois adversaires, en imitant son idole Ronaldinho, Tyler perfectionne, lui, ses dons à déposer un ballon dans un panier situé à 3m05 du sol.

« Le foot (soccer) était une part énorme de ma vie. Mais je voulais devenir un athlète pro: c’était mon but, la seule chose que je me voyais devenir » Cairo santos

Un après-midi que Tyler s’entraine avec un ami devant la maison, Cairo sort les rejoindre, en jonglant avec son ballon. Impressionné par ses talents balle au pied, Tyler lui propose d’essayer de taper le plus loin possible dans un ballon de football, américain celui-là. Jouant le rôle du holder pour son « frère brésilien », Tyler le voit expédier le bout de cuir à une telle distance qu’il lui demande d’aller passer un test pour l’équipe de foot du lycée. Sa méconnaissance totale du jeu? Aucun problème si vous mettez dans des mains adolescentes une X-Box et un jeu Madden. Cette combinaison lui permet de se familiariser avec les règles du jeu, les positions des joueurs et d’analyser les tactiques mises en place.

Et, d’une seule année d’échange, Cairo passe ainsi aux dix prochaines à arpenter les Etats-Unis avec des protections sur les épaules et un casque, plutôt que des protège-tibias. Un vrai choix puisque des universités lui avaient déjà proposé des bourses pour continuer à utiliser son pied, mais pour dribbler d’autres étudiants avec un ballon rond, mais un choix néanmoins difficile pour un adolescent de 15 ans se retrouvant à 4500 kms de toute sa famille.

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Chief Cairo

Malgré la peur de ses parents, en particulier de sa mère, de le voir se blesser sur un terrain de foot américain, le jeune homme décide de tenter sa chance dans ce sport, que ses parents considèrent également comme « du sous-football », avant de s’apercevoir de la popularité immense de celui-ci au cours de leurs multiples visites à St Augustine.

Cairo est tellement bon lors des entrainements  de la St Joseph High School que, comme le raconte Tyler, « même en le faisant reculer au fur et à mesure, il ne manquait aucun extra-point ». C’est donc sans aucun souci qu’il gagne sa place de titulaire et devient First-team All-Conference ainsi que All-District, tout en n’oubliant pas de battre le record de l’école avec un field-goal de 55 yards et d’y gagner un surnom: Le « Brazilian Bomber ». Sa réussite sur le terrain n’a d’égale que ses notes dans les salles de classe puisque ses résultats lui permettent également d’apparaître dans la Liste d’Honneur du Président du lycée.
Impressionné par son talent, son coach d’équipes spéciales lors de ses deux dernières années dans l’établissement, Josh Alexander, envoie des cassettes du kicker phénomène à des centaines d’écoles. Si la première à se manifester est Jacksonville University, elle ne distribue pas de bourses à ses etudiants. Tulane, elle, va permettre à Cairo, en lui offrant une bourse une semaine avant le Signing Day, d’aller connaître la NCAA et d’y devenir l’un des meilleurs de l’histoire à son poste, en tout cas le meilleur que cette université de la Nouvelle-Orleans ait jamais connu.

Pour sa première année passée sur le campus des Green Waves, en 2010, Cairo est presque parfait finissant à 13 field-goals réussis en 16 tentatives et 37/38 sur les transformations. Le kicker ne représentant néanmoins qu’une petite partie de l’équipe, le seul Cairo ne peut porter l’équipe à la victoire. C’est donc sur un bilan de 2 victoires en 10 matches qu’il termine cette première expérience universitaire. Les deux saisons suivantes sont encore pires, avec seulement 4 victoires en 25 matches pour les coéquipiers de Cairo, malgré l’électrochoc du changement de coach en milieu de saison lorsque Bob Toledo est remplacé par Mark Hutson puis par Curtis Johnson.
Dans la tourmente, Cairo Santos reste néanmoins l’un des rares éléments stables sur lesquels l’équipe puisse compter.

En 2012, le brasileiro se voit même remettre le Lou Groza Award, sorte de Heisman Trophy décerné au meilleur kicker de la saison. Il faut dire qu’avec ses 100% de réussite (21/21) aux field-goal et son 96.3% au extra-points (26/27), le jeune sniper pauliste n’a pas laissé beaucoup de place a ses adversaires. Sur ses 4 saisons passés sous le maillot vert, il termine à 61 field-goals sur 78 tentés, un taux de réussite de 78,2 % qui reste le meilleur de l’histoire de Tulane.

Malgré ces prouesses, les équipes NFL se pressent rarement lors de la kraft pour choisir un kicker, encore moins pour imiter les Raiders de 2000 et le choisir lors du premier tour… Lors de la foire aux jeunes talents de 2014, seuls deux confrères de Cairo Santos sont sélectionnés: l’un, Zach Hocker, au 7e tour en 228e position par les Redskins et l’autre, Nate Freese, par les Lions en 229e… Cairo doit donc se résoudre à prendre le chemin de la free-agency et de décider dans quel rostre tenter sa chance, parmi ceux qui lui sont proposes. C’est finalement chez les Chiefs qu’il atterrit car « le management (lui) a promis un combat à la loyale avec le titulaire, Ryan Succop ».

Si leurs statistiques et leurs évaluations sont pratiquement équivalentes et que le choix d’Andy Reid « ne tient qu’à un fil », dixit l’intéressé, nul ne doute que les petits 422 000 dollars que touche Cairo pèsent lourd dans la balance face aux 2 millions que Succop occupe dans la structure salariale. Les Chiefs décident donc de confier le poste à celui qui devient le premier Brésilien de l’histoire à appartenir à un effectif NFL pour la saison régulière.
Rookie, le jeune homme ne se laisse pas impressionner et bat le record de l’équipe pour les points marqués par un kicker de première année avant d’en placer sept lors d’un match perdu contre les Bengals en 2015, à une seule petite unité du record de la ligue.

Cette saison encore, le Bresilien fait partie des meilleurs de la NFL à son poste. Si le leadership de la corporation est assumé par le Raven Justin Tucker, encore à 100% de réussite aux field-goals et transformations (dont un impressionnant 7/7 pour les field-goals de plus de 50 yards), Cairo Santos fait excellente figure avec sa 3e place au classement à 89% de réussite (25/28) et 21/22 aux transformations.

Avec, à chacune de ses tentatives, un seul désir: pouvoir une fois de plus lever les mains vers le ciel après un field-goal réussi car « lorsqu’(il est) sur le terrain c’est pour (son) père, c’est en sa mémoire ».

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