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Adoubé par le parrain

Draft NFL 2011. 1er tour. C’est au tour des Cincinnati Bengals de choisir le 21e joueur de cette classe contenant des talents, comme Luke Kuechly, Andrew Luck ou encore Matt Kalil, qui confirmeront très vite en pro toutes les qualités entrevues à l’université. La franchise de Martin Lewis vient de choisir le cornerback Dre Kirkpatrick comme 17e choix et sa prochaine cible s’appelle Kevin Zeitler, un guard qui devrait être disponible un peu plus tard aux alentours de la 27e position. Alors, quand sonne le téléphone dans la draft room des Bengals et que Bill Belichick est au bout du fil, ce sont des années de bonne relations entre les deux franchises (du trade pour Corey Dillon en 2004 ou celui pour Chad Johnson en 2011) qui entrent en ligne de compte. Les Bengals sont d’accord pour échanger leur choix avec les Patriots, contre une modeste compensation sous la forme d’un choix de 3e tour.

L’exceptionnel dans ce qui ressemble à un trade comme chaque draft en recèle tous les ans? Bill Belichick, que beaucoup présentent comme l’un des plus grands coaches et tacticiens de l’histoire et dont la méthode a été analysee de façon exhaustive dans cet article de Bill Barnwell sur feu Grantland, n’est pas monté dans premier tour de la draft pour un joueur depuis 2003, et la sélection du grand Ty Warren.
La raison de cette prise de risque? Chandler Jones, un defensive end arrivant tout droit de l’université de Syracuse, haut d’1m95, pesant 112 kilos, avec des bras immenses de 90 cms de long et courant le 40-yard dash en 4″87 secondes. Son nom est quelconque dans une ligue qui en compte trente-neuf autres (en 2016) mais son talent ne l’est pas.
Surtout, Chandler est le petit dernier d’une famille sur qui les dieux du sport ont dû poser leur bénédiction. L’Orangemen n’arrive pas en terre inconnue en NFL car, deux ans auparavant, c’est bien son frère Arthur, un beau bébé d’1m91 pour 145 kilos, que les Ravens ont sélectionné au 3e tour afin de gonfler leur ligne défensive. Deux enfants en NFL, peu de choses à dire à Camille et Arthur Jones, leurs parents, si ce n’est que la génétique fait bien les choses parfois.

Jonesing for a ring

Mais si Arthur est bien le plus imposant des frères Jones, il faut également compter sur le 3e membre de la bande, un athlète de renom également mais qui a choisi un type différent de combat. Aux tranchées de NFL, Jon « Bones » Jones préfère l’affrontement hargneux et sanglant de l’octogone de l’UFC, la plus grande organisation de MMA (Mixed Martial Arts) actuelle. Et, tout comme Arthur a pu le faire avec les Ravens en 2013 face aux 49ers ou Chandler en 2015 face aux Seahawks, le cadet de la famille ne s’est pas contenté d’une simple participation mais est allé chercher une ceinture de champion dans la catégorie des « poids lourds légers ». Ses 1501 jours (entre 2011 et 2015) au sommet de la discipline sont d’ailleurs le record dans sa catégorie. Il faut dire qu’un homme, aussi costaud soit-il, face à lui dans une cage n’est peut-être, après tout, pas le plus grand challenge athlétique qu’il ait eu à affronter dans sa vie.

«  Ils ont toujours eu à manger sur leur table, toujours des vêtements à porter. Mais ils n’ont pas tout eu. Je pense que leur richesse, c’est d’avoir eu un père et une mère. Ils avaient un foyer » Arthur Jones Sr, père de Chandler Jones.

En effet, les trois frères Jones naissant à seulement quelques années d’intervalle (Arthur en 1986, Jon en 1987 et Chandler en 1990), la saga familiale a vu des combats de folie se dérouler sous son toit. Elevant leurs enfants à Rochester, une ville assez dure située à 100 kms à l’est de Buffalo, les parents Jones décident d’aller mettre leur famille sous de meilleurs cieux en déménageant à Endicott, à 250 kms de là, en plein milieu de l’Etat de New York, alors que Chandler a 8 ans.

Dans la bourgade de 14000 habitants, les frangins Jones trouvent un confort de vie et une sérénité leur permettant de développer leurs aptitudes physiques. Au lycée d’Endicott High School, c’est sur les tapis de lutte que les deux aînés se distinguent particulièrement, Arthur devenant même double champion de l’Etat dans cette discipline tandis que Jon sera plus tard couronné champion national de Junior College. Chandler, lui, préfère pratiquer le basket pendant l’hiver. Les trois se retrouvent cependant dans leur amour du football mais « le manque total de coordination de Jon dans tous les sports de balle », dixit l’intéressé, l’éloigne d’une carrière où son physique proche de celui d’un autre Jones célèbre, Julio (1m93 pour Jon contre 1m91 pour JJ, 93 kilos pour Jon contre 100 kilos pour le Falcon), aurait pu faire merveille.

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Handicap à Endicott

L’argent ne coule pas à flot chez les Jones (Jon apprend seulement à 16 ans, en remplissant les papiers pour la gratuité de la cantine, que les revenus de la famille la qualifient de « pauvre »)  mais, dans leur appartement situé au 2e étage d’une petite maison, les trois frères forgent leur compétitivité à tout crin et un lien fraternel éternel. Ce nid, pas forcément douillet, est un espace tellement réduit que les trois frères dorment dans la même chambre et que, pour regarder la télé, ils prennent l’habitude de se serrer à trois dans un petit canapé. « Nos parents travaillaient et ne rentraient pas avant 5-6 heures du soir alors nous avions la maison à nous pendant 3 heures. C’était une vraie jungle. On se battait pour la nourriture, pour les céréales ou pour savoir à quel jeu nous allions jouer » en rit maintenant Jon. Le carnage sonore est tel qu’Arthur Sr décide même d’installer des tapis de lutte au sous-sol afin que ses adolescents de fils puissent se défouler sans trop gêner la famille vivant au 1er etage de la résidence commune. Une famille « qui devait (les) haïr » d’après Jon. Il faut dire qu’Arthur est lui-même un ancien lutteur et qu’organiser des tournois de lutte pour ses fistons dans le salon et nettoyer quelques éclaboussures de sang, avant que sa femme ne rentre, ne lui fait pas peur.

Mais s’il est lutteur dans l’âme, et aime la confrontation mano a mano qui en découle, le père Arthur est également un pasteur, lui-même fils de pasteur, à l’Eglise du Mont Sinai de Binghamton, à 10 kms de là tandis que Camille l’y assiste. C’est cette foi et « le fait grandir dans cette église et de placer Dieu en premier dans (sa) vie » qui va aider Chandler et ses frères à surmonter les obstacles, comme la mort de leur soeur, Carmen, en 2000.

Car, alors que Chandler n’a que 8 ans, l’aîné des quatre enfants Jones, Carmen, âgée de 15 ans, est en effet diagnostiquée comme souffrante d’un cancer au cerveau. Après deux années de traitement inopérant, et après avoir perdu la majorité de ses moyens, elle passe les dernières semaines de sa vie avec ses trois frères, dont le lien s’est encore resserré à travers cette épreuve et les longues heures à chercher un sens au destin tragique de celle-ci.

C’est ce même lien les unissant qui les voit également se partager les tâches lorsque on diagnostique une rétinopathie diabétique à leur mère, lui faisant perdre progressivement la vue. Presque totalement aveugle maintenant, c’est Chandler qui s’occupe de payer les frais médicaux tandis que Jon, lui, a engagé une infirmière ainsi qu’un cuisinier pour l’aider à manger de façon plus saine. Cette maladie aura également pour conséquence l’amputation d’une de ses jambes au début de l’année 2016…

« Chandler ne voulait pas être le bébé. Il voulait être le meilleur dans tout. Il était très mûr et responsable… ce qui est peu commun. En général, les plus jeunes des fratries veulent être gâtés et qu’on fasse tout pour eux. Il a choisi d’exercer un autre rôle » Arthur Jones, le père de Chandler

C’est donc dans les pas de ses deux frères talentueux et du souvenir de sa soeur que Chandler attaque lui-même sa carrière athlétique. Si la Endicott High School n’est pas le lycée le plus sexy du pays, il a le mérite d’avoir un ancien élève de renom, Isaiah Kacyvenski. Cet ancien joueur NFL a passé 6 ans sous le maillot des Seahawks, après l’avoir drafté au 4e tour à sa sortie d’Harvard, et se fait un devoir de revenir dans son lycée pour y rencontrer des jeunes et susciter des vocations. Cette rencontre est l’un des moteurs de Chandler Jones pour s’améliorer encore et toujours. Arriver au niveau de l’ancien linebacker de Seattle et « représenter » au mieux le 607, le code postal d’Endicott. Et puisque son éclaireur de grand frère Arthur a déjà pris la direction de l’université de Syracuse trois années auparavant, Chandler décide également de poursuivre son chemin sous le maillot des Orangemen.

Trop heureux de pouvoir partager le terrain avec son petit frère et désireux d’emmener le programme à un Bowl Game, Arthur décide donc de revenir pour son année senior malgré la grosse cote qu’il possède auprès des scouts à l’aube de la draft 2009, suite à la saison qui l’a vu être élu All-Big East First Team, avec 60 plaquages dont 13 pour une perte de yards. Mais, lors d’un exercice de musculation, Arthur se déchire un muscle pectoral, lui coûtant son niveau de jeu à l’automne suivant et le faisant tomber au 3e tour de la draft, où les Ravens se font tout de même un plaisir de le sélectionner.

C’est à cela que pense Chandler lorsque vient, à son tour, en 2011 le moment de faire le choix de passer pro ou de revenir pour une dernière année NCAA. Il ne prend pas ce risque et, en dépit d’une carrière universitaire relativement quelconque (10 sacks en 3 saisons, 147 plaquages en 32 matches), ce sont son potentiel physique, malgré sa relative petite taille, et sa technique affutée en un-contre-un qui font saliver les scouts pros, qui le placent tous aisément au 3e tour.

Le sorcier Belichick pense autrement et lui permet d’intégrer l’escouade défensive ultra-talentueuse des Patriots. Ses 36 sacks en 4 saisons, ainsi que ses 222 plaquages, semblent en faire un élément indéboulonnable du futur de New England mais comme le dit la Bible, qu’il a pu étudier depuis son enfance, « Dieu donne et Dieu reprend ». Et, au royaume de Belichick Tout-Puissant, c’est aux Arizona Cardinals que Chandler Jones est envoyé à l’intersaison 2016 à la surprise générale.
Une mésaventure avec de la marijuana, un futur contrat au montant potentiellement trop élevé pour les Patriots, un intérêt énorme des Cardinals pour un jeune defensive end star sachant sacker en un-contre-un et, surtout, la récupération d’un deuxième tour de draft par les Patriots qui vient quelque peu compenser celui du 1er tour perdu à cause du Deflategate.
Comme dans un cycle étonnant, c’est sans doute le succès du choix de Jones qui lui aura, au final, coûté sa place chez les Pats…

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