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12 décembre 2010, le match Cowboys – Eagles bat son plein lors de ce Sunday Night Football qui se joue dans le tout récent écrin du millionnaire Jerry Jones. Le quatrième quart-temps vient tout juste de débuter et, alors que les deux équipes sont à égalité 20-20, DeSean Jackson décide de résumer sa carrière en une seule action. Aligné à gauche de Michael Vick, il capte une passe vers l’extérieur avant de s’extirper de la défense des Cowboys et de zigzaguer 81 yards vers l’en-but, montrant à tous ses capacités athlétiques hors-normes. Arrivé devant la end zone, le #10 des Eagles ne trouve tout de même rien de mieux que de s’arrêter et de passer la ligne au ralenti, se laissant simplement tomber en arrière au-dessus de celle-ci, avant que les drapeaux des arbitres ne tombent également et n’infligent une pénalité de 15 yards pour « Taunting » (chambrage en vf) à l’impétueux receveur. Un don hors du commun terni par une mentalité parfois défaillante et provocatrice, comment autrement qualifier DeSean Jackson?

Nous l’avions déjà dit de Richard Sherman il y a deux saisons de cela, en qualifiant son parcours de « Seahawk with Attitude » en référence à son passe angeleno et à NWA, le groupe de rap phare de la fin des 80’s. Est-ce donc une surprise de savoir que le cornerback de Seattle et le receveur des Redskins sont des amis d’enfance qui ont partagé les terrains avant de partager maintenant la même reputation de talentueuse grande gueule? Sherman dit même de Jackson dans un article sur MMQB que, s’il ne sait pas tout de lui, il est au moins sûr d’une chose, c’est que « DeSean est une bonne personne »

Pas un ange à LA

Tout comme Sherman, c’est dans un quartier chaud de LA qu’a grandi DeSean Jackson, Watts pour le protégé de Pete Carroll et Crenshaw pour le speedster d’élite.
Mais, tous les matins, c’est bien vers Long Beach, au Sud de la métropole, que se rend DeSean Jackson, suivant toujours le même parcours: marche jusqu’au bus en traversant South Central, trajet en bus jusqu’à Vernon Station avant le long transport en métro jusqu’à la Long Beach Polytechnic High sur Atlantic Avenue. Au cours de ce train-train quotidien, la traversée des quartiers célèbres au grand écran, du Crenshaw de « Boyz ‘ N The Hood » au Watts de « Menace II Society », et leurs fameuses couleurs, bleues et rouges, celle des Bloods et celle des Crips.  A l’intérieur même des bus, ou du train, DeSean attend toujours avec angoisse la fameuse question « Tu viens d’où? », synonyme d’appartenance à un territoire, donc à un gang, puisqu’il est convenu que les jeunes de ces quartiers sont obligatoirement affiliés à l’un des 300 que compte la métropole angeleno.

Sauf que DeSean, lui, n’appartient à aucun de ces gangs, trop occupé à aller mettre la misère aux cornerbacks adverses sur les pelouses de lycée. Après l’école, c’est direct au football, au baseball ou sur la piste d’athlétisme (où il aurait couru un 100m en 10 secs 5…) avant de se voir ramener à la maison par Bill, son père, qui avait décidé que la meilleure équipe de lycée de Los Angeles valait bien ce trajet quotidien de plus d’une heure pour son fils. Pas étonnant pour ce chauffeur de bus, ancien fils de mineur de Pittsburgh, dont le père lui avait interdit de jouer au foot, malgré ses capacités physiques, et préférait le voir travailler à l’usine. Ce même Bill, mort d’un cancer du pancréas en 2009, qui avait également décidé de faire venir son fils Byron, né d’un premier mariage, depuis Washington jusqu’à Los Angeles, afin qu’il puisse jouer au football toute l’année. Un parcours qui l’emmènera jusqu’a San Jose State et au Practice Squad des Kansas City Chiefs.

« Quand j’étais jeune, je trainais et je connaissais des gars qui faisaient des trucs pas nets. Mais il savait que je faisais du sport donc il me supportait dans cette voie là » DeSean Jackson

Le pote de DeSean, Khalid Rahim, explique que l’ « on n’avait pas le temps de trainer dans les rues. On pensait qu’au sport après l’ecole. Le seul moment où on aurait pu tourner gangster, c’est sur le campus de l’école et c’est pas vraiment l’endroit». Alors, ces trajets forgent le caractère du jeune DeSean et le rendent plus dur, « donc plus physique sur les terrains » d’après Donovan Warren, un autre « petit » du coin qui finira en NFL. Mais sa réputation de footballeur le précède également à l’époque puisqu’à la fameuse question « Tu viens d’où? », ce sont parfois les membres des gangs qui répondent à sa place pour affirmer qu’il « ne vient pas de quelque part » et n’appartient à aucune confrérie de rue.

Pourtant, comme le dit Robert De Niro a Al Pacino lors de leur premier et mythique face a face dans le fabuleux « Heat », ode de Michael Mann à la Cité des Anges californienne, « toute pièce a deux faces » et malgré toutes les dénégations possibles, c’est bien ce passé qui a rattrapé DeSean Jackson alors qu’il semblait arriver au paroxysme de sa carrière en 2013, 6 ans après avoir été drafté au 2e tour et en 49e position par les Eagles.
Une sombre histoire de meurtre d’un jeune homme de 14 ans à LA met le receveur des Eagles sous le feu des projecteurs. Entendu par la police californienne pour récolter des informations sur les deux suspects, dont l’un est une de ses connaissances, il n’est jamais soupçonné de quoi que ce soit par les inspecteurs, ni même considéré comme une personne d’intérêt sur cette affaire.
Seulement voilà, les liens à son historique personnel remontent à la surface. Pourquoi a-t-il donc nommé son label de musique « Jaccpot Entertainment » et non « Jackpot », comme l’orthographe standard? Est-ce parce que le nom « jackpot » n’était pas libre de droits, comme DeSean le prétend, ou bien faut-il ici y voir sa volonté de ne pas utiliser les lettres « ck », synonyme de « Crip Killer » dans son coin? Et comment expliquer son utilisation systematique du « cc » à la place du « ck », dans son premier compte Instagram (@jaccpot10) ou dans la signature utilisée sur un casque de Pro Bowl a destination de son frere, Byron (« D-Jacc »)? Et quid de ce geste de la main lors d’un match de 2010 face aux Redskins, ressemblant étrangement à un signe de ralliement des Crips et à propos duquel DeSean dira seulement: « C’était un moyen de connecter avec mes gars ».

Fly, Eagle, Fly

« Nous sommes le produit de notre environnement ». Cette maxime, un peu éculée, n’est pas seulement un titre des Nèg’ Marron mais c’est également ce à quoi se raccrochent les défenseurs de DeSean, comme sa mère Gayle, séparée de Bill et habitant à Atlanta depuis que DeSean a 7 ans, pour qui son fils « est trop loyal ». Don Norford, son coach d’athlé au lycée et assistant coach de foot, dit pour sa part que « ce sont les gars avec lesquels il a grandi. Il ne peut pas revenir chez lui et faire comme s’il ne les connaissait pas. Je serais le premier à lui rappeler d’où il vient. C’est quelque chose qui ne se fait pas dans notre communauté ».
A l’image du footballeur Karim Benzema, aux connaissances d’enfance douteuses qui l’ont plongé dans la sombre histoire de la sextape, DeSean Jackson tire une partie de sa force de ses origines mais celles-ci n’ont pas cessé de le precipiter vers le bas d’une échelle professionnelle gravie à la vitesse grand V grâce à un talent unique. En 2008, au moment de la draft, les scouts des équipes pros se seraient, par exemple, renseigné sur sa réelle implication dans les gangs et, à cause de certaines rumeurs colportées, sa position dans la draft aurait chuté. Car, sinon, comment expliquer qu’un talent pareil ait pu finir si loin?

A sa sortie de Long Beach High, les plus grandes universités américaines, comme Florida, Florida State, LSU, USC ou Oklahoma s’intéressent au phénomène. Il faut dire que son trophée Glen Davis, attribué au meilleur lycéen de la métropole de Los Angeles, ou son trophée de MVP au US Army All American Bowl, ne font que refléter la domination qu’il peut exercer à son poste. Classe 4e meilleur receveur de la Nation par ESPN, il décide de rallier l’Université de California à Berkeley, après avoir longtemps hésité avec USC, basée à seulement quelques miles de son antre de Crenshaw.

« Vous ne pouvez pas parler avec lui et ne pas en venir au fait. Tant que vous en venez au fait, il vous écoutera et vous comprendra » Don Norford, coach de DeSean Jackson au lycée

Coéquipier de Marshawn « Beast Mode » Lynch et de Justin Forsett, il arrive cependant l’année suivant le départ d’Aaron Rodgers. Ne bénéficiant que du talent limité de Joe Ayoob et de Nate Longshore pour lui envoyer les ballons, il doit voir plutôt ses complices running-backs récupérer une bonne partie des ballons d’attaque. 22 touchdowns en 162 receptions et 36 matches joués, rien de fabuleux mais une place de 3e de tous les temps de l’Universite en yards en réception (2423) ainsi qu’une saison 2006 à plus de 1000 yards qui lui vaut une sélection All America. Surtout, c’est sur les retours de punt qu’il fait admirer son potentiel athlétique et sa détermination sans faille. Avec 6 punts retournés pour un touchdown en 3 saisons (dont 4 en 2006 et un des son premier match universitaire), il se classe 8e All Time en NCAA, derrière des joueurs comme Ted Ginn Jr ou Wes Welker. Malgré sa petite taille (1m75), c’est avec les compliments du GOAT, Jerry Rice, (« DeSean Jackson a tout le talent du monde. Il n’y a aucune raison qu’il ne puisse pas être ce qu’il veut être à l’échelon supérieur ») qu’il se présente a la draft.

Peau Rouge, Sang Vert

Dans une draft où, pour la première fois, aucun receveur n’est sélectionné au premier tour, c’est dans l’équipe de la Cité Fraternelle, Philadelphie, qu’il atterrit. Un destin presque normal pour celui qui a été couvé également par Byron pendant toute sa jeunesse, ce dernier allant même jusqu’à monter une Team Jackson avec quelques-uns de ses amis footballeurs pour entraîner le jeune prodige le plus efficacement. En plus de s’engager en faveur des jeunes des communautés les plus à risque, à Philadelphie et en Californie, DeSean se construit également un solide CV au cours de ses 6 premières saisons sous le maillot vert à tête d’aigle, devenant même l’un des quatre seuls joueurs de l’histoire à accumuler plus de 900 yards en réception à chacune de ses quatre premières saisons.
87 matches joués, 1020 yards et 5 touchdowns de moyenne, le #10 devient l’un des joueurs favoris du Linc malgré quelques bévues notables, comme son fumble contre Dallas sur un retour de punt où il court presque 29 yards en arrière pour chercher un espace qui ne viendra jamais…

Le départ forcé de son mentor Andy Reid et l’arrivée de Chip Kelly à l’intersaison 2014 signe cependant la fin de sa carrière à Philly. Et, avec un tempérament comme le sien, sa fierté et son swagg digne de Nick Young, le Laker, quel plus beau pied de nez que de signer chez les rivaux honnis des Redskins?

Dans la capitale fédérale, il garde presque les mêmes moyennes (889 yards et 5 touchdowns par saison) et possèdera une chance ce dimanche face aux Giants d’envoyer les Redskins en playoffs pour la seconde année consécutive, un fait qui ne s’est pas produit depuis 1992 et la fin du premier règne de Joe Gibbs. Une chance de plus de cimenter son héritage au sein de la ligue.

Cependant, son contrat de 3 ans (24 millions de dollars dont 16 garantis) arrivant à échéance à la fin de la saison 2016, des rumeurs voudraient déjà l’envoyer de retour un peu plus au Nord de Washington.
Connaissant sa loyauté envers ceux de sa première maison, il ne serait pas étonnant de voir l’aigle Jackson retourner au nid.

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