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Pour qui a vu la grandiose série « Last Chance U », produite par Netflix, on peut se souvenir de ce qui amène les joueurs dans ce Community College d’East Mississipi, au milieu de nulle part. Problèmes scolaires et d’assiduité, sautes d’humeur, tous les différents (mauvais) chemins semblent mener à cette université de la rédemption, en soi un thème qui semble si bien coller à la carrière de LeGarrette Blount.

LeGarrette Beast

Car si la série s’intéresse au sort du duel entre John Franklin III et Wyatt Roberts, ou du talent de DJ Law, on y apprend également que LeGarrette Blount est surement l’élève le plus prestigieux à avoir fréquenté les rangs des Lions (un nom, des couleurs et un logo qui rappelle également les East Dillon Lions, de la non moins fantastique mais plus fictionnelle « Friday Night Lights »).

Arrivé sans fanfare ni trompette sur le campus de Scooba (Mississipi), suite au refus d’Auburn de lui accorder une bourse et à son incapacité de presenter d’assez bonnes notes pour pouvoir jouer en NCAA, Blount est assez souvent envoyé dans la salle de sport par ses coaches, un travail qu’il n’avait jamais vraiment effectué auparavant, vu le specimen physique qu’il est. Ces exercices n’ont pas pour seul but d’affuter encore plus ce corps d’airain mais plutôt de lui imposer une certaine discipline, lui qui a du mal à se motiver pour se lever à 6h du matin, et à rogner sur sa paresse.

En contre-partie, LeGarrette Blount leur démontre assez vite la puissance et la physicalité que son corps d’1m80 pour 120 kilos est capable d’imposer à ses adversaires sur un terrain. Premier match universitaire sous les couleurs des rouge et noir? 24 tentatives pour 147 yards de gagnés au sol. Au bout de sa première année, il domine la National Junior College Athletic Association (NJCAA), dont dépend EMCC, en amassant 154 yards par match en moyenne. Pourtant, rétrospectivement, ses coaches regrettent de ne pas l’avoir assez utilisé, un reproche qu’il leur avait également adressé… « Quand je regarde les deux saisons passées avec lui et qu’il me disait qu’on ne l’utilisait pas assez, je me dis que si j’avais su ce que je sais maintenant sur lui! On avait alors une attaque en no-huddle avec quatre receveurs excentrés lorsqu’est arrivé ce joueur du calibre d’Herschel Walker qui demandait la balle 45 fois par match. Je me dis que j’ai surement ralenti sa progression » explique Alan Hall, le coordinateur offensif d’EMCC lors des années Blount.

« LeGarrette Blount, c’était comme une sculpture. Si vous aviez demandé au Seigneur de vous créer un running back de 120 kilos, il aurait créé LeGarrette Blount. » Roger Carr, coach d’EMCC

Lors de sa deuxième saison, les coaches essaient tout de même de l’utiliser encore plus comme lors de son dernier match pour les Lions, contre Itawamba Community College. Au cours de cette seule rencontre, LeGarrette se retrouve à porter le ballon 36 fois, dont 20 fois de suite, d’après les souvenirs de Hall. Cet effort colossal lui permet d’atteindre la barre des 184 yards, après prolongation. De ce match, Roger Carr, son head coach de l’époque, se souvient de son homologue d’en face lui ayant indiqué que « sur les 11 joueurs qu’(il avait) fait débuter en défense, 5 d’entre-eux n’ont pas fini le match, démolis par les courses de Legarrette Blount ». Carr voit en Blount un véritable potentiel pour passer à l’échelon superieur, et même arriver jusqu’en NFL. Le coach lui parle donc souvent des grands du jeu, comme Jerry Rice ou Walter Payton, qui se forçait à une éthique et une hygiène de vie parfaite à tout moment de l’année pour se donner les meilleures chances de jouer au plus haut niveau et, surtout, d’y jouer à leur meilleur niveau.

Evidemment, avec ce type de performance, tout comme John Franklin III à la fin de la saison 1 de « Last Chance U », LeGarrette ne laisse personne indifférent à l’etage supérieur alors que quelques années plus tôt, à la sortie du lycée, le site de référence rivals.com ne parvenait même pas à orthographier correctement son prénom sur sa page. Confronté au choix entre des ténors de la NCAA comme Florida State, Ole Miss ou Oregon, c’est dans l’équipe de Mike Bellotti et de son coordinateur offensif, Chip Kelly, qu’il décide de poursuivre sa carrière universitaire, le début d’une nouvelle vie et de la notoriété. Mais pas forcément celle qu’il aurait désirée…

Un revers boisé

Avec son petit pedigree, LeGarrette n’arrive pas en terre conquise sur le campus d’Eugene en 2008. En effet, Jeremiah Johnson est en première ligne pour assurer la relève de Jonathan Stewart, parti en NFL sous les couleurs des Panthers et s’assure la majorité des porters de balle en début de saison. Chip Kelly s’aperçoit néanmoins très vite du diamant qu’il possède dans son attaque et quand Johnson se démet l’épaule dès la première série contre Utah State lors du 2e match de l’année, c’est au #9 de Blount qu’il s’en remet pour tirer l’équipe vers la victoire.
18 courses, 132 yards et 2 touchdowns plus tard, Legarrette Blount vient de se faire un nom au sein d’une équipe partie pour une superbe saison (10 victoires en 13 matches) et qui vient de battre son record de yards en attaque sur un match avec 688 unités. Blount récidive lors du match suivant face à Purdue et le « One-Two Punch » qu’il compose avec Johnson permet également à Bellotti de développer Jeremiah Masoli au poste de quarterback, lui aussi un transfuge d’un Junior College (celui de San Francisco, le CCSF).

« Je suis un compétiteur, j’adore la compétition et je déteste perdre. Je suis fort physiquement et j’adore en jouer. J’adore le challenge de me défaire d’un adversaire qui essaie de me plaquer. On ne fait pas mieux comme feeling » LeGarrette Blount

Bilan de cette première saison sous les couleurs des Ducks? Plus de 1000 yards à la course (1002, pour être exact) et 17 touchdowns, qui font de Blount le meilleur marqueur de la Conférence Pac-10. Des bases solides pour attaquer sa saison senior qui, inévitablement, va l’amener en NFL… C’est sans compter le match contre Boise State, le premier de la saison.
Au terme d’une rencontre où les Ducks sont remarquablement contrôlés par les Broncos de Boise (aucun first-down en première mi-temps, par exemple), et que Blount finit avec un total de -5 yards en 8 courses, le running back réagit à une provocation de Byron Hout, un defensive end adverse, et lui assène une droite au menton qui le met à terre. Les images et les ralentis d’ESPN sont terribles pour Blount et, même si des témoignages évoquent des insultes racistes comme détonateur, l’Université n’a d’autre choix que de le suspendre indéfiniment.

Dans les jours qui suivent le coup de poing, LeGarrette pense à quitter les Ducks et à rejoindre sa Floride natale et ses parents Gary et Barbara dans sa ville de Perry. C’est là-bas qu’il s’est éveillé au football, avec du flag dès ses 7 ans, qu’il a tant admiré Jamal Anderson et Jamal Lewis, bien que son équipe préférée ait toujours été les Dolphins. C’est donc là-bas qu’il pourrait retrouver un peu de sérénité, dans cette petite ville de 7000 habitants à une heure de voiture au Sud de Talahassee où son père, ancien linebacker de l’équipe du lycée local ayant atteint deux fois la finale du Championnat de l’Etat, est encore quelqu’un de plus connu que lui…C’est sans compter sur sa mère qui, par son soutien constant, lui donne la force de rester dans le programme.

Conscient de la gravité des faits et de ce que son geste a pu lui faire perdre en termes d’avenir, LeGarrette se met au service du collectif, qu’il soit de son équipe ou de la communauté, en allant rendre visite à des adolescents en difficulte du coin ou en « jouant » aux meilleurs running-back adverses lors des entrainements des Ducks. Il est récompensé en étant autorisé par Kelly à participer au dernier match de la saison, lors du « Civil War » face à Oregon State où il parvient à marquer un touchdown.

How to roll a Blount…

A cause de cette suspension et de la mauvaise publicité qui a pu en découler, LeGarrette n’est pas drafté en 2010. Les scouts des équipes pros sont également un peu déçus de voir un running back doté d’un tel physique réticent à être beaucoup plus agressif avec ses adversaires. Son manque d’entrainement au niveau universitaire le rend également un peu « jeune » au niveau de sa capacité à lire les blitz adverses ou à capter la balle sur des screen plays.

Alors, au terme d’une (courte) tournée des équipes intéressées en avril 2010, Blount décide d’aller tenter sa chance chez les 49ers et leur donne son accord oral. Jeff Fisher, le coach des Titans, parvient à le dissuader de s’y rendre et lui propose de rejoindre Nashville à la place. Avec ses 118 yards et 2 touchdowns en présaison, Blount se dit qu’il a trouvé une place dans la grande ligue mais c’est sans compter sur la dure réalité du business de la NFL. Pour faire de la place à deux linebackers dans leur effectif des 53 joueurs pour la saison, pour lequel il avait été sélectionné malgré un autre coup de poing donné à un coéquipier pendant le camp, les Titans le coupent, puisqu’ils sont déjà bien pourvus à son poste avec Chris Johnson et Javon Ringer.

« Le voir heureux nous rend heureux. Quand il fait de bonnes choses et contribue à une victoire, ses yeux respirent le bonheur »  Gary Blount, le père de LeGarrette

Trente-et-une equipes ont alors la possibilité de recuperer LeGarrette par l’intermédiaire du « Waiver Wire » mais trente d’elles passent leur tour, effrayées par le passé du joueur. Les seuls à lui donner une chance? Les Tampa Bay Buccaneers qui lui proposent donc de commencer sa carrière professionnelle dans son état d’origine, un cadeau auquel LeGarrette fera honneur. Au terme des 3 saisons passées sous les couleurs des Bucs, c’est un véritable running back professionnel ayant amassé 1900 yards et 13 touchdowns qui est envoyé chez les Patriots en 2013 contre un choix de 7e tour et Jeff Demps, spécialiste des retours de coup d’envoi. Vu le prix payé par les Pats, la cote de Blount n’est donc pas encore au beau fixe et beaucoup se demandent s’il parviendra à s’extirper de la place de 4e running-back qu’on lui promet, derrière Stevan Ridley, Shane Vereen et Leon Washington. Des quatre cités, il sera pourtant le seul à disputer tous les matches de la saison, en débutant même sept. Ses 7 touchdowns et 772 yards le placent seulement à un yard de Steven Ridley au bilan de la saison et c’est fort de ces performances qu’il signe un contrat de deux ans et 3,8 millions de dollars avec les Steelers, qui ont pour projet d’en faire un duo de choc avec Le’Veon Bell, dont nous vous avons dressé le portrait la semaine dernière.

Plus qu’une collaboration de choc, les deux compères nous fournissent une arrestation de choc, conduisant une voiture en possession de marijuana. L’occasion pour la presse américaine de se délecter du nom de famille de LeGarrette, si proche de « blunt » (un « joint » en VF). Apres 11 matches, 266 yards et seulement 2 touchdowns, LeGarrette est coupé par les Steelers après avoir quitté le match contre les Titans avant la fin du temps réglementaire. Les Patriots le récupèrent seulement deux jours après, causant une certaine controverse puisque certains émettent l’hypothese que LeGarrette connaissait l’intérêt renouvelé des Pats pour ses services et que sa sortie prématurée n’était qu’une mascarade destinée à lui permettre de les rejoindre le plus vite possible.

Quoiqu’il en soit, et quellles que soient les dénégations formulées par le joueur, son choix fut le bon puisque depuis son retour dans l’équipe de Belichick, l’ex-paria est devenu une des références à son poste.

En 33 matches de saison régulière depuis 2015, il a maintenant accumulé 27 touchdowns et plus de 2000 yards au sol. Et, pour son premier match de playoffs en carrière, il fait exploser les Colts en leur marchant dessus (166 yards et 4 touchdowns). Il faudra néanmoins atteindre la saison 2015 pour le voir remporter une bague face à Seattle, non sans avoir une fois encore détruit les Colts sur son passage (148 yards, 3 touchdowns).

Cette saison encore, ses performances sont immenses pour une équipe des Patriots qui s’avance comme l’épouvantail de l’AFC. Vu son contrat discount, LeGarrette Blount est même perçu comme le running back au meilleur rapport qualité/prix en NFL. Mais, plutôt qu’une promotion coup de poing lors de sa renégociation à venir, les Pats espèrent juste que LeGarrette va continuer à taper du poing sur la table au cours de ces playoffs 2016. Lui n’oubliera pas que rédemption rime très facilement avec champion…

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