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À 51 semaines du Super Bowl LII, épisode 2 de notre rétrospective exceptionnelle, le Super Bowl II.

Super Bowl II.svgGreen Bay Packers (NFL) vs Oakland Raiders (AFL) – 14 janvier 1968

Deux semaines plus tôt, pour célébrer le dernier jour de l’année 1967, l’histoire se répétait. Les Packers de Vince Lombardi d’un côté, les Cowboys de Tom Landry de l’autre. En jeu, le trône de la NFL et un billet en premières loges pour le deuxième Super Bowl de l’histoire. Un remake de l’année précédente. À une cinquantaine de degrés près. Dans un Lambeau Field transformé en banquise verdâtre, règne un froid inhumain. Glaçant, mordant, terrifiant. On frôle les -45. L’un des matchs les plus mémorables de l’histoire. Le plus froid. Le Ice Bowl. Le 14 janvier, dans la douceur floridienne de Miami, les Packers iront défendre leur bien.

De la baie des Puants à celle de San Francisco

En démonstration un an plus tôt, le parcours des hommes du Nord aura été bien plus chaotique en 67. Privé de ses deux coureurs titulaires et futurs Hall of Famers de la campagne précédente, partis vers d’autres cieux ou à la retraite, et de leurs deux doublures, blessées, Vince Lombardi doit bricoler. Un clou par-ci, un clou par-là. Un vétéran repêché dans l’équipe réserve et un rookie. Dans les airs, le Bart Starr MVP est resté coincé en 66. Vieillissant, blessé, privé de 4 matchs, il lance presque deux fois plus d’interceptions (17) que de touchdowns (9).

Si l’attaque ne fait pas vraiment se lever les foules, la défense n’a rien perdu de la hargne qui l’avait portée jusqu’au titre un an plus tôt. Le 31 décembre, face aux éléments, les Packers vont piller dans des réserves d’énergies insoupçonnées pour venir à bout des Boys. Sur le terrain, exactement les mêmes titulaires qui avaient dégoûté les Chiefs de Hank Stram lors du Super Bowl I. Une escouade qui respire au rythme de sa triplette de linebackers : Ray Nitschke au milieu, Dave Robinson et Lee Roy Caffey sur les ailes. « Peut-être bien la meilleure ligne de linebackers à avoir jamais joué, » concédera Tom Landry. La tête en Floride, déjà, c’est dans un tout autre état d’esprit que les joueurs du Wisconsin préparent le deuxième Super Bowl de leur histoire.

« Le Ice Bowl a été épuisant pour les organismes. Mais nous avions un travail à finir au Super Bowl, » expliquera Bart Starr. « Nous avons ressenti une incroyable responsabilité… Contrairement à l’enthousiasme qui avait accompagné notre préparation un an plus tôt, nous avions vraiment besoin de recharger nos batteries pour ce qui était devenu le plus gros match de notre saison. »

À l’autre bout du pays, dans la baie de San Francisco, les Raiders viennent de souffler leur septième bougie. L’âge de raison. Pour la première fois de leur jeune vie, ils s’emparent de la division Occidentale de l’AFL et filent en playoffs. Emmenés par le tacticien John Rauch, portés par l’aérien Daryle Lamonica et ses 3228 yards et 30 touchdowns, titanesque pour l’époque, ils ne s’inclinent qu’une fois et infligent aux pauvres fous qui osent se dresser devant eux des volées mémorables. 51 points aux Chargers et Broncos. Plus de 40 aux Pats, à des Chiefs encore champions en titre de l’AFL et à des Chargers devenus leurs victimes favorites. 468 points au total. Le football professionnel ne connaît pas une seule escouade offensive qui leur arrive à la cheville. Une attaque totale, parfaitement équilibrée et planquée derrière une ligne en béton armé.

De l’autre coté du ballon, une horde assoiffée de sang. Onze hommes énervés. Onze hommes surexcités. Onze hommes possédés. Onze hommes en colère. The 11 Angry Men. Une défense qui coûtera une mâchoire à Joe Namath. Un petit cadeau signé Ben Davidson, sa moustache et son double mètre. Une escouade redoutable que Green Bay aura eu la chance de pouvoir étudier à la vidéo. Packers et Raiders se sont entendus pour s’échanger les films de leurs trois dernières rencontres respectives. L’occasion pour les joueurs du Wisconsin de remballer leur sourire.

« Nous avons regardé quelques films d’Oakland, les Raiders contre les Jets notamment, » se souvient le centre Jerry Kramer. « Il n’y avait aucune raison de rire des Raiders l’année dernière, avant le Super Bowl, nous nous étions bien marrés à regarder les bouffonneries des Kansas City Chiefs… Ils étaient bien meilleurs que Kansas City ne l’était l’an passé… Leur défense 5-2 est un vrai problème pour nous. Nous n’avons jamais rien vu de tel dans la NFL. »

Aucune raison de se moquer d’eux en effet. Des pro bowlers sur chaque ligne défensive, des chasseurs de ballons hors-pair au fond, des rushers insatiables près de la ligne qui infligeront 67 sacks cette saison là, un Coach de l’Année sur le bord du terrain, un MVP under center qui conserve bien au chaud dans son vestiaire un exemplaire de Quarterbacking, un bouquin signé… Bart Starr, une démonstration de force face aux Oilers en finale de l’AFL (40-7), les Raiders ne sont pas à prendre à la légère. Pourtant, à l’approche du Big Game, on ne donne pas cher de leur peau. Quand bien même les Packers se présentent avec l’une de leurs pires équipes depuis leur grand réveil, ils sont donnés favoris par 14 points. Dans les esprits, le Super Bowl I n’a rien changé. L’AFL est toujours regardée de haut. Méprisée, au mieux. Ignorée, au pire. Qui va gagner ? Pas grand monde doute de la réponse. La grande question qui agite les accros du ballon à lacet se résume à un nom et un prénom : Vince Lombardi. Le Super Bowl II sera-t-il son dernier match ? Le coach a beau démentir en force, sa décision est déjà prise. Seulement, il ne veut pas que les rumeurs qui inondent la presse viennent distraire la préparation de ses joueurs. Pourtant, même dans son vestiaire, personne n’est dupe.

Des larmes… aux rires

Quand les Packers s’envolent vers le sud une semaine avant le match, il fait -20 sur les bords du lac Michigan. Les joueurs de de la Baie Verte posent leurs valises à Fort Lauderdale, dans un lieu réservé 9 mois plus tôt par Vince Lombardi. Confiance absolue, à la limite de l’arrogance, ou juste précaution ultime ? Mystère. Une chose est sûre, pas question de se faire battre par la « ligue Mickey Mouse » martèle le coach, tout en assurant que ça ne sera pas une partie de plaisir. Le vendredi, après l’ultime entraînement, Lombardi réunit ses joueurs et son staff autour de lui.

« Avant tout, je veux vous dire que nous sommes tous conscients que nous pouvons gagner dimanche. Nous sommes des habitués de ce genre de match, mais il faudra nous donner plus fort que jamais, sans se relâcher un seul instant. Je… (pause, le temps de reprendre ses émotions) veux vous dire à quel point je suis fier de… de vous tous. Je vous ai déjà dit par le passé que vous étiez la meilleure équipe de football professionnel. Ça a été une longue saison, et dimanche… pourrait bien être la dernière fois que nous sommes tous réunis. Faisons en sorte que ce soit un beau match, un match dont nous puissions tous être fiers. »

Instant émotion. Les plus courageux affrontent le regard vitreux de leur coach, les autres le fuient. Les yeux rivés sur le sol. Loin. Perdus. Les larmes inondent le regard de Lombardi, caché tant bien que mal derrière l’armature sombre de ses lunettes. Les yeux embués, les gorges sèches. Dimanche, ils se battront pour leur coach. Dimanche, ils gagneront pour leur coach. Le meilleur des adieux. Le plus beau, le plus heureux. Défaite interdite. Défaite impossible.

« Le jour du match, j’étais complètement réveillé dès 5h du matin, alors que le match était plus tard dans l’après-midi, » se souvient le receveur des Packers, Boyd Dowler. « Je suis descendu pour le petit-déjeuner d’avant-match, et il y avait déjà une dizaine de gars en bas. C’était réconfortant de voir des vétérans et des gamins qui n’avaient jamais joué un Super Bowl être aussi nerveux les uns que les autres. »

Malgré le blackout TV imposé par la NFL dans toute la région de Miami, c’est un tiers de la population américaine qui est rivé sur son petit écran. Plus de 70 millions de personnes. Des ailes de poulets par dizaines de millions. À quelques encablures de Sunset Boulevard, le Orange Bowl déborde de fans irradiés d’une douceur jusque là inconnue à pareille période de l’année pour les supporters du Wisconsin. Deux ballons différents, pas de conversion à deux points comme dans l’AFL, un corps arbitral mixte. Comme un an plus tôt lors du Super Bowl I, à match exceptionnel, mesures exceptionnelles. Pour Jim Otto, le centre des Raiders au double zéro, c’est le match le plus important de sa vie. Tout simplement. Et à bien des égards.

« Parce que j’ai grandi dans le Wisconsin, je n’ai jamais autant voulu gagner un match que le Super Bowl II, » racontera-t-il.

Sur le premier jeu du match, le fullback californien Hewritt Dixon, engagé dans un sweep, navigue derrière sa ligne. Placé en vigile, le linebacker Ray Nitschke flaire l’action, s’engouffre dans un trou à pleine vitesse et éteint le coureur. Un plaquage d’une violence rare. Vicieux. Le match est plié lâche Jerry Green, un journaliste du Detroit News, figé en tribune de presse. Le ton est donné. Les Packers sont peut-être sur le déclin, mais ils comptent bien offrir à leur coach un jubilé qui restera dans l’histoire. Les Raiders restent muets sur leurs deux premières possessions. Punt. Punt. En face, les Packers se contentent de 3 petits points de Don Chandler. Puis trois de plus, malgré une remontée de 84 yards, jusqu’à la ligne de 13 d’Oakland. De part et d’autre, on peine à trouver l’ouverture.

Deux coureurs qui jouent leur rôle de leurre à merveille, un cornerback et un safety qui tombent dans le piège comme des débutants et Boyd Dowler s’enfuit peinard dans leur dos. Toute la défense est prise de court et les Packers prennent enfin le large. 13-0. Un touchdown en guise d’électrochoc qui a le mérite de réveiller des Raiders davantage spectateurs qu’acteurs de leur funeste destin. Un drive de près de 80 yards conclu par le tandem Daryle Lamonica/Bill Miller, un stop en défense, un joli retour et trois points qui échouent aux pieds des poteaux. Le quarantenaire George Blanda n’a plus sa jambe d’antan. Les hommes de John Rauch viennent de laisser passer leur chance.

Malgré un nouveau stop défensif, les Californiens se manquent en beauté sur le punt, échappent le ballon et offrent trois points aux allures d’offrande à des Packers pas vraiment inspirés en attaque et qui n’en demandaient pas tant. C’est ce qu’on appelle tendre le bâton pour se faire battre. 16-7 à la pause. Rien d’insurmontable sur le papier. Sauf quand on a en face une horde déterminée à honorer sa légende vivante de coach.

Au nom du coach

Devant au score et sûrs de leur force, les Packers n’ont plus qu’une chose en tête : offrir à Vince Lombardi une sortie en or.

« Les 30 prochaines minutes seront pour le vieil homme, » lâche le guard Jerry Kramer à la mi-temps, en référence à Lombardi.

Habituée à espionner le quarterback sur le bord de la ligne de scrimmage, à guetter ses audibles pour s’imprégner de son rythme, de sa cadence, comme apprendre par cœur une partition pour mieux la démonter, la défense des Raiders se retrouve impuissante face à un Bart Starr imperturbable habitué des grands rendez-vous qui livre un récital cacophonique. Aucune harmonie, aucune logique. Ses appels n’ont aucun sens. Les joueurs d’Oakland ont des acouphènes dans les oreilles, ils n’entendent plus rien, ne comprennent plus rien et doivent s’en remettre à leur instinct. Plus gros, plus grands, plus rapides, les attaquants Jaune et Vert se connaissent par cœur et n’ont aucun mal à exécuter les ordres cryptés de leur général en chef.

Si la défense californienne a été malmenée en première période, elle n’a pas complètement baissé les armes et attaque le second acte avec vigueur, obligeant les Packers à rapidement rendre le ballon. Le cataclysme évité de peu sur un nouveau punt mal réceptionné, le jeu au sol repart de l’avant, mais les extérieurs sont totalement verrouillés. Impossible pour Lamonica d’arroser en profondeur. Les Raiders font du surplace. En face, ça n’est guère mieux et après 5 possessions d’immobilisation forcée, les Packers décrochent enfin un premier essai.

Super-Starr transforme un 3rd & inches en 36 yards vers la peinture. Méthodiquement, les hommes de Lombardi remontent le terrain et Donny Anderson comble les deux derniers yards au pas, sans être ne serait-ce qu’effleuré par la moindre main Silver and Black. 23-7. Oubliez la voie terrestre, les Raiders n’ont plus qu’une option pour refaire au plus vite leur retard : celle des airs. Seulement, les Packers ont posté leur DCA aux quatre coins du terrain et interdisent tout survole. Il n’y a rien à faire. Sans grand enjeux, les joueurs de Green Bay se promènent. Une balade dominicale au bord de l’eau au cœur de l’hiver. Paisible. Trois point de plus, vilains et bourrés de réussite. Merci la barre. Il reste 15 minutes. 15 interminables minutes.

Un fumble californien, une interception de Starr annihilée par des arbitres au sifflet un peu trop léger. De quoi faire se soulever la Raiders Nation. Les gestes d’apaisement du quarterback de Green Bay n’y font rien, la bronca résonne de plus belle. Mélange de colère et de frustration. Dans un ultime quart-temps aux allures de mise à mort, Lamonica expédie le ballon dans les mains de Herb Adderley qui remonte à toute allure dans la direction opposée. 60 yards plus, il peut exulter de bonheur. Bill Miller sauve l’honneur en fin de match. Anecdotique. 33-14. Vince Lombardi est porté en triomphe par ses joueurs, le visage inondé de larmes de joie.

« Après le match, je suis allé vers [Vince Lombardi], et je lui ai dit, ‘Félicitations coach.’ Il m’a pris dans ses bras et m’a répondu, ‘Félicitations à toi aussi.’ Il pleurait, » se souvient Herb Adderley.

La marche était trop haute pour Oakland. Pourtant, s’ils n’ont jamais véritablement fait illusion, Bart Starr est convaincu qu’il faudra compter avec eux dans le futur.

« Je me souviens d’avoir échangé une poignée de mains avec Bart Starr à la fin du match, » se remémore Lamonica. « Il m’a dit, ‘Daryle, vous avez vraiment une superbe équipe de football. Ça n’est pas la dernière fois qu’on vous voit ici.’ Ça voulait dire tellement de choses pour nous. »

Dans le vestiaire des Jaune et Vert, comme un an plus tôt, le soulagement l’emporte sur la célébration. Vince Lombardi largue une pluie de louanges sur ses joueurs. Une saison longue, compliquée, semée d’embuches, mais quel dénouement. Rattrapé par l’émotion, le coach s’agenouille, imité par tous ses joueurs. Notre Père qui es aux cieux…

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