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À 50 semaines du Super Bowl LII, épisode 3 de notre rétrospective exceptionnelle, le Super Bowl III.

New York Jets (AFL) vs Baltimore Colts (NFL) – 12 janvier 1969

C’est officiel, le Super Bowl s’appelle désormais… Super Bowl. Après deux ans de résistance farouche, mais vaine, Pete Rozelle a accepté de ranger son austère AFL–NFL Championship Game bien au fond dans un vieux tiroir. Là d’où jamais on ne le ressortira.

Namath-sté

Face aux Colts, on ne donne pas une once de chance aux Jets. Les Packers l’ont démontré de façon cinglante en ridiculisant des Raiders armés jusqu’aux dents un an plus tôt, la montagne NFL est encore bien trop haute à gravir pour les alpinistes débutants de l’AFL. Un match perdu d’avance. Les Jets sont donnés battus par 18 points. Un gouffre. Inconcevable pour un Joe Namath qui bouille intérieurement. Tant de mépris, tant de dédain. À trois jours du Big Game, devant les micros grands ouverts du Miami Touchdown Club, légèrement éméché et piqué au vif par un fan des Colts un peut trop grande gueule, le quarterback balance une bombe :

« Nous allons gagner dimanche, je vous le garantis. »

Stupeur dans l’assistance. Entre amusement tendre et moquerie. Weeb Ewbank, le coach des Jets n’en croit pas ses oreilles. Fou de rage. Il lui aurait « tiré une balle » lancera-t-il plus tard sur un ton amusé. Joe Broadway ne peut pas être sérieux. D’ailleurs regardez, il a l’air d’avoir bu quelques verres de trop. On lève les yeux au ciel. L’AFL n’est décidément pas prête. Si 47 ans plus tard, Joe a conscience de l’importance cruciale que représentait ce match, plongé dans l’effervescence du Big Game et dans un état second, la portée considérable de la rencontre le dépasse totalement.

« Je ne regardais pas sur le long terme, » se souvient-il sur NFL.com. « Quand tu es un sportif, quand tu disputes un match pour la troisième fois et que tu as perdu les deux premiers, tu te sens chanceux d’être encore là. Si tu perds les trois, c’est épouvantable pour nous, l’AFL, et tous nos fans. Même à l’époque, ça dépassait notre seule équipe, nous jouions pour la ligue, pour les autres joueurs et les fans à travers le pays, pour gagner notre place pour le grand match, le match pour le titre, c’est ce dont tu rêves, ce pour quoi tu travailles fort. C’était immense. Je ne pensais pas à l’avenir. »

Sur le papier, les Jets n’ont rien d’un faire-valoir. Guidés par un coach double champion NFL avec Baltimore une décennie plus tôt, ils ne se sont inclinés que 3 fois. Malgré un Namath gourmand en yards, mais qui lance plus d’interceptions que de touchdowns, l’attaque avance au pas. Efficace. Et quand son passeur fait une connerie, c’est pour mieux se rattraper ensuite. En défense, on ne connait pas plus hermétique au sol dans toute l’AFL. Une équipe solide, habitée par un esprit de revanche. Comme si les déclarations de confiance exacerbée de leurs rivaux comme de la presse ne suffisaient pas, les Jets comptent dans leurs rangs de nombreux recalés de la NFL. De quoi donner à ce match une saveur toute particulière.

« Il y a toujours une part d’amertume en moi, » confiait le receveur Don Maynard, coupé par les GIants 8 ans plus tôt.

Pour certains de ses coéquipiers, c’est bien plus qu’une simple pointe d’amertume.

« J’étais presque en transe au moment du match, » se souvient Johnny Sample, sacré avec les Colts en 58. « J’ai conservé une rancune personnelle envers les Colts. J’étais vraiment prêt pour ce match. Nous l’étions tous. »

Deux semaines plus tôt, en finale de l’AFL, les New-Yorkais s’offrent un avant goût de ce qui les attendra à Miami. Face à des Raiders loin d’être ridicules un an plus tôt pour le deuxième Super Bowl de l’histoire, équipés d’un effectif de calibre NFL et qui n’ont fait qu’une bouchée des Chiefs au premier tour (41-6), les hommes de Ewbank vont aller au bout d’eux-mêmes. Dans un véritable match de ping-pong où l’on se répond du tac au tac, les Californiens pensent bien avoir fait le plus dur en interceptant Namath et en convertissant l’offrande en touchdown. Trois points d’avance, il reste 8 minutes. Mais fidèle à lui-même, le quarterback se repentit. Un drive parfait. Un touchdown pour reprendre l’avantage et ne plus jamais le lâcher. La défense fait le reste.

Pour la plupart des Jets, la moitié du chemin qui les sépare du titre a déjà été faite. Les Colts ? Pas bien effrayants comparés aux Raiders. La défense de Baltimore adore blitzer, du pain béni pour une attaque new-yorkaise qui aime user et abuser de ses coureurs et tight ends, dans la zone courte. La confiance monte. Surtout en l’absence d’un Johnny Unitas sur une jambe, ou plutôt un bras, déjà proche de la fin et qui s’est fait ravir sa place par le journey man Earl Morrall. Une doublure qui n’effraie pas vraiment Joe Namath. « Il y a cinq quarterbacks meilleurs que [lui] dans l’AFL. » Lui-même et Babe Parilli, son back-up presque quarantenaire, Dan Lamonica le Raider, John Hadl le Charger, et Bob Griese, le local de l’étape.

« Mettez Babe Parilli à Baltimore à la place de Morrall, et ils pourraient bien devenir meilleurs. Babe lance mieux que Morrall, » du Joe Broadway dans le texte.

En face, même confiance. Emmenés par un Don Shula pas encore totalement aguerri, mais déjà redoutable tacticien, et un Earl Morrall dans son plus beau costume de messie, les Colts font figure d’éternels favoris. Toujours présents, jamais gagnants. Vince Lombardi retiré des terrains, les Packers rentrent dans le rang et abandonnent le trône de la NFL pour la première fois en quatre ans. Les Poulains écrabouillent la Conférence Occidentale sans rencontrer la moindre concurrence. 13-1. Une série folle de 10 succès consécutifs. Après une décennie à sillonner la ligue en long en large et en travers, Earl le globetrotteur gagne sa place pour les séries au terme de la saison la plus accomplie de sa carrière. Les Vikings écartés sans trembler, les Browns sont écartelés sans une once de pitié (34-0). Leur seul revers de l’année est vengé. Les Colts iront défendre l’honneur de la NFL. La deuxième attaque la plus prolifique, la défense la plus hermétique (144 points encaissés, un record à l’époque) et une confiance à toute épreuve.

« À la vidéo, [les Jets] avaient l’air vulnérables en défense, » se souvient Shula. « Ils n’avaient rien de particulièrement impressionnant de ce que nous pouvions voir. Nous avions vraiment l’impression de pouvoir lancer et courir librement. »

Pour beaucoup d’observateurs, Baltimore possède la meilleure équipe de tous les temps. La défense qui fait tant sourire les Jets est pourtant leur point fort. Leur fierté même. Imprévisible, elle multiplie les variations d’alignement, de couverture, de blitz. Jamais elle n’exécute la même formation deux fois de suite. Joe Namath est doué, tous s’accordent là-dessus. Seulement, les secondaries de l’AFL n’arrivent pas à la cheville de ceux de leur grande sœur. Les joueurs du Maryland en sont convaincus. Des deux côtés du ballons, les Colts ont plu d’une balle dans leur barillet. Prêts à dégainer. En joue. Prêt. Feu !

Morrall à zéro

Pour faire preuve d’originalité, la Ligue décide que le Super Bowl se déroulera dans l’Orange Bowl de Miami. Comme l’année précédente… D’un côté, des Jets survoltés, motivés comme jamais et sûrs de leurs chances ; de l’autre, des Colts relâchés, sûrs de leur fait eux aussi, carrément arrogants même. Un manque de respect total.

« Après deux jours à étudier les Jets à la vidéo, j’en suis arrivé à une conclusion : le Super Bowl III allait être une promenade de santé. On pouvait facilement inscrire 50 points contre ces types. Je ne voyais pas un joueur dans le fond de leur défense qui aurait pu faire partie de notre équipe, » racontera Alex Hawkins, receveur des Colts, dans son autobiographie. « Leurs linebackers étaient actifs, mais trop petits pour être pris au sérieux. Le front four était petit et incapable de rusher le passeur. En clair, c’était probablement l’escouade défensive la plus faible que j’avais vue en 10 ans de football. »

Johnny Unitas martèle que jamais Joe Namath n’a affronté tempête semblable à celle qu’il s’apprête à vivre. Le pass rush des Poulains va lui faire vivre un calvaire. Les chances des Jets ? « Infinitésimales, » estime un Vince Lombardi pourtant admiratif du phénomène Joe Broadway, véritable attraction de la quinzaine précédent le match. Norm Van Brocklin, head coach des Falcons, est plus catégorique encore. Provoc même.

« Dimanche, Joe Namath va disputer son premier match de football professionnel. »

Earl Morrall aura beau plaider le contraire quelques années plus tard, assurant que les Jets n’avaient pas été pris à la légère, que leur application et leur aptitude à prendre soin du ballon avaient été soulignés avec la plus grande attention, Baltimore n’envisage pas un seul instant la possibilité de perdre. Grave erreur. Ils ont réveillé la bête. À match exceptionnel, mesures… habituelles. Aucun changement, Webb Ewbank maintient la même routine qu’en saison régulière. Pas question de bouleverser les habitudes de joueurs qui peuvent profiter de la présence de leurs familles. Pas de couvre-feu avant la veille du match. Comme pendant toute la saison. Un moyen de contenir la pression. Ça n’est qu’un match comme un autre. Une confiance totale qui touche des joueurs qui se sentent respectés. Non, ce ne sont pas des sales gamins, mais des adultes responsables. Même lorsqu’ils sortent à quelques jours du match de leur vie.

« La semaine précédent le match, j’ai passé la plupart de mes soirées à sortir avec Jim Hudson, » se souvient Joe Namath. « Nous rentrions à des heures raisonnables. »

Sous le ciel plombé floridien, les deux équipes s’adonnent à un festival de maladresses. Courses improductives, passes foireuses, détournées du bout des doigts, fumble, mains en carton, coup de pied raté, ballon bondissant qui ricoche dans tous les sens, interception miraculeuse. À pleurer de rire ou de désespoir. La NFL si fière et sûre d’elle nage en plein délire. Pourtant, c’est un énième raté qui va changer la face de la rencontre.

Étincelant en finale de l’AFC, le receveur des Jets Don Maynard débarque à Miami avec un ischio-jambier mal en point. Il ne pourra sûrement pas compter sur son habituelle pointe de vitesse. Seulement, Baltimore n’en a pas la moindre idée. Sur la deuxième série offensive des New-Yorkais, le wide receiver parvient on ne sait pas trop comment à s’échapper dans le dos de la défense. Namath le voit du coin de l’œil et expédie une ogive dans sa direction. Trop loin. Raté. Encore une approximation. Mais une approximation qui va rapporter gros. Inquiets de la pointe devitesse de Maynard, les Colts changent leurs plans, ajustent leur couverture de zone pour verrouiller le receveur et laissent George Sauer Jr en homme-à-homme de l’autre côté du terrain. Son garde du corps, un Lenny Lyles, affaibli par une amygdalite. Et ça, les New-Yorkais le savent. Le leurre a fonctionné. La diversion parfaite. 8 réceptions, 133 yards. La doublette Namath-Sauer va se gaver. Maynard n’attrapera aucun ballon.

Au fumble de Sauer, Morrall répond par l’interception la plus poisseuse de l’année. Détournée du bout des ongles par le linbacker Al Atkinson, sa passe rebondit contre son tight end, décolle dans les airs et atterrit dans la endzone, dans les mains grandes ouvertes du cornerback Randy Beverly. Touchback.

« Une action qui résume le match à elle seule, » lâchera Tom Matte, coureur des Colts.

Cinq ans plus tôt, le left tackle Winston Hill, alors rookie chez les Colts, avait passé l’été à subir les moqueries du pass rusher Ordell Braase. Le 12 janvier 1969, les rôles sont inversés. À 36 ans, le défenseur est impuissant face à la montagne de gras et de muscles qui se dresse devant lui. Un duel à sens unique dont tirent pleinement parti les Jets. Les courses extérieures vers la gauche succèdent aux courses extérieures vers la gauche. Joe profite parfaitement de la défense agressive des Colts pour régaler ses cibles sur les tracés courts, dans le dos des linebackers, sous le nez des defensive backs, et Matt Snell finit le travail. Sur la gauche. Off left tackle. Évidemment. 7-0. Pour la première fois dans l’histoire du Super Bowl, l’AFL est devant. La fiesta de victoire déjà organisée par Carroll Rosenbloom, le proprio des Poulains, commence sérieusement à prendre du plomb dans l’aile. Peut-être n’aurait-il pas dû parier 250 000 dollars sur ses protégés après tout.

En face toujours pas de déclic. Les Colts ont beau s’aventurer en terrain ennemi, Lou Michaels s’applique une nouvelle fois à ruiner tous leurs beaux efforts en ratant les poteaux jaunes. Entre deux passes dans les nuages et un sack, Joe Namath parvient tout de même à s’approcher de la zone dangereuse. L’occasion de creuser l’écart. Mais voilà, Michaels a fait des émules et Jim Turner imite son adversaire en expédiant le cuir du mauvais côté des perches. Bien aidés par une course de 58 yards de Matte, les joueurs de Baltimore flairent enfin le parfum de la peinture. Juste avant la pause, ils cognent aux portes de la endzone. L’occasion de lancer une interception est trop belle, Earl Morrall ne peut résister. Les affaires se corsent. Le message de Don Shula dans la causerie d’avant match a été compris à l’envers.

« N’attendez pas qU’ils perdent le match tout seuls. Nous devons aller le gagner nous-même. »

Ses hommes sont en train de faire l’exact opposé. Et le sort semble bien décidé à s’acharner sur eux. Le karma peut-être ? En quête de momentum et avec une poignée de secondes à disputer avant d’aller reprendre son souffle aux vestiaires, Don Shula remonte son pantalon et choisit de jouer agressif. Sur la ligne de 41 de New-York, Morrall transmet le ballon main-en-main à Matte qui s’enfuit vers la droite. Quelques yards en direction de l’extérieur, et le coureur se retourne pour renvoyer le cuir dans les mains de son quarterback. Flea Flicker. Les Jets sont à la rue, Jimmy Orr seul au monde, Earl Morrall aussi aveugle que Gilbert Montagné. Quelques semaines plus tôt face aux Falcons sur le même jeu, il avait fait mouche. Cette fois-ci, il va faire flop. Tout le stade à beau voir Orr agiter ses bras comme un énergumène dans la peinture, le passeur ne voit rien, une vraie taupe, et lâche finalement le cuir en direction de son running back Jerry Hill. Une passe flottante, qui monte haute et redescend lentement. À l’affût, Jim Hudson à tout le temps de s’ajuster et de s’emparer du ballon au nez du coureur. Le vendredi, pour l’ultime séquence de l’ultime répétition, la défense des Jets s’était attardée sur une action bien précise : 438 Flea Flicker. Une idée brillante.

Il n’y a plus la moindre seconde au chrono. Mi-temps. En 30 minutes de football, les Colts ont fait étalage de tout ce qu’il ne fallait pas faire. Morrall à zéro. Tous ses potes avec. Il rentre aux vestiaires tête baissée. Honteux.

« J’ai couru vers le vestiaire, » raconte-t-il dans son autobiographie. « Je me sentais misérable. Si je m’étais contenté de courir, j’aurais pu nous mettre en position de field goal. Puis [Bobby] Boyd (le holder, ndr) m’a parlé de Orr, totalement démarqué. Je me suis senti pire encore. »

Un long dimanche de funérailles

Au retour des vestiaire rien n’a changé. Tom Matte échappe le cuir d’entrée et offre trois points aux New-Yorkais. Les Jets vont monopoliser le ballon pendant près de 12 des 15 minutes de la troisième période. Les Colts devront se contenter de 7 jeux et 11 malheureux yards. Don Shula a pitié de son quarterback, le renvoie sur le banc et ordonne au bras-cassé Johnny Unitas de tenter l’impossible. Un nouveau coup de pied gagnant et les potes de Joe Namath virent avec 13 points d’avance à l’entame du quart-temps fatidique. Du côté du front de mer, dans la résidence de Carroll Rosenbloom, on commence à ranger les magnums de champagne. L’orchestre remballe tranquillement son matériel. Dans un silence de mort. Entre embarras et abattement.

Légèrement touché et brièvement sorti en fin de troisième acte, Joe n’aura plus besoin de solliciter son bras. Les Jets ne lanceront pas la moindre passe de tout le quatrième quart-temps. En attendant l’effet Unitas, la défense de Baltimore fait son possible, stoppe les hommes de Ewbank à un souffle de leur endzone et ne concède que trois points qui maintiennent encore un semblant d’espoir. 16-0. Pendant que les Verts enquillent lentement les points, confortant leur avance sans totalement se mettre à l’abri, les Poulains se décomposent à vue d’œil. Impuissance, crispation, la défaite se rapproche un peu plus. Inéluctable.

« Rendu là, les Colts se sont mis à pousser. On pouvait lire la frustration et la crainte sur leur visage, » se rappelle Matt Snell.

Et quand Unitas parvient à se rapprocher de la redzone, c’est pour mieux se faire intercepter dans la peinture. Coup de poignard en plein cœur. Des deux côtés, les attaques calent. L’affaire de Jets qui n’ont plus qu’à gérer. Peinards. Bien aidés par quelques pénalités généreusement offertes par les New-Yorkais, Baltimore trouve enfin la clé du bonheur. Un bonheur tout relatif. Avec un peu plus de 3 minutes à jouer, les hommes de Don Shula sauvent l’honneur (16-7). Le leur. Et encore. Car celui de toute la NFL s’est déjà envolé depuis bien longtemps. Goliath est tombé. Renversé par David. L’hégémonie de l’arrogante NFL n’est plus. Pourtant, Baltimore a eu sa dernière chance.

« AFL ! AFL ! AFL ! » La clameur monte dans l’enceinte de l’Orange Bowl. Un onside kick recouvert, une série qui les porte jusque sur les 19 yards de New-York, trois passes ratées et une décision à prendre. Trois points indispensables tôt ou tard et un nouvel onside kick ou le tout pour le tout ? Les Colts choisissent de tenter le coup. Raté. Il n’y aura pas de comeback. Pendant que Joe Namath jubile, l’index pointé vers le ciel, les Poulains sont abattus. Weeb Ewbank et Don Shula s’avancent vers le centre du terrain.

« Tout nous a souri, » reconnaît Ewbank

« Vous avez bien joué, » réplique Shula.

« C’est sympa de dire ça, » conclue le coach des Jets.

L’échange d’amabilités à peine fini, les New-Yorkais portent leur entraîneur en triomphe jusqu’aux douches. Pas encore de Gatorade shower à l’époque. Dans le camp d’en face, les mines sont déconfites.

« En quittant le terrain, j’ai vu des Colts épuisés et en état de choc. Je ne me souviens pas qu’un seul d’entre eux soit venu me féliciter, » raconte Matt Snell.

Les Colts n’avaient perdu que 2 de leurs 30 derniers matchs. Leur confiance était inébranlable. Ils n’auront pas existé un seul instant. Sacré MVP sans avoir lancé un seul touchdown, cas unique dans l’histoire du Super Bowl, Joe Namath déguste son bonheur. Pas vraiment un modèle de précision, mais un récital d’audibles, ces ajustements sur la ligne. Un doigt d’honneur géant. Earl Morrall et son 9,3 de rating font pitié. Même pas envie d’en rire. Le patron de la NFL, Peter Rozelle, est accueilli dans le vestiaire des champions à coup de « bienvenu dans l’AFL Pete, » quand il vient remettre le trophée.

Don Shula, Johnny Unitas, Billy Ray Smith, Tom Matte. Du côté de Baltimore, l’heure est à la remise en question. L’autocritique. Face à l’évidence, les joueurs du Maryland ne se défilent pas. Ils ont été battus par meilleurs, tout simplement. Une équipe qui en voulait plus, un coach plus malin, un groupe qui a réussi là où les Colts ont échoué : les big plays. Ces actions qui changent le cour d’un match.

« Voir tout ça s’écrouler me désespère, » concède Don Shula après le match. « Nous n’avons rien réussi. Après tout ce que nous avons accompli, affronter l’hiver m’est insupportable. Mais ils méritent la victoire. Nous n’avons pas réussi les actions qui font la différence… Joe Namath mérite d’être félicité pour la façon dont il a fait avancer son attaque. Nous n’avons pas joué notre jeu. C’est dur de se rater dans un match pareil. J’avais énormément de respect pour eux, et je pense que toute l’équipe en avait. Nous avons tout de même échoué. Ça va être un long hiver. »

Pour les Jets, un miracle jubilatoire. Pour les Colts un désastre qui les hantera. Ou peut-être pas. Après le match, Pete Rozelle se rend dans la résidence floridienne du patron des Colts. De fête, il n’y en aura pas. Les New-Yorkais ont déjà tué l’ambiance depuis quelques heures. Quand un membre du personnel au bord des larmes s’approche de lui, le commissioner le console.

« Ne soyez pas triste. C’est peut-être bien la meilleure chose qui pouvait arriver à ce sport. »

Paroles prémonitoires. Dans un an, les deux ligues n’en formeront plus qu’une. Plus de rivalité, plus de bataille stérile. Unies, elles vont faire du football un culte national. Le 12 janvier 1969, la NFL toute-puissante et arrogante est morte. Enterrée par une AFL jeune et audacieuse. De ses cendres, allait naître une NFL plus forte. Celle que l’on connaît plus de 50 ans plus tard.

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