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À 46 semaines du Super Bowl LII, épisode 7 de notre rétrospective exceptionnelle, le Super Bowl VII.

Super Bowl VII Logo.svgMiami Dolphins (AFC) vs Washington Redskins (NFC) – 14 janvier 1973

Les vaincus se laissent souvent sombrer dans la torpeur. Une sorte de blues post-Super Bowl. Après avoir tutoyé les sommets, revenir au quotidien, à sa banalité, à son ennui parfois, semble trop pesant. Surtout lorsque l’on est reparti les mains vides. La gueule de bois, un mal trop bien connu auquel les Dolphins pourraient bien avoir trouvé un remède.

Cure de jouvence et cure de vieillesse

Terrassés par les Cowboys en janvier, les jeunes Dauphins, encore rêveurs et insouciants, et vainqueurs surprise de l’AFC en 71 ont tout du candidat parfait à la chute brutale. Un one timer. La chance ne leur sourira pas deux fois. Seulement, les hommes de Don Shula n’ont rien d’une bande de veinards gavés au trèfle à quatre feuilles. Si à 6 ans ils ont déjà atteint le Big Game, c’est grâce à l’incroyable science tactique de leur coach. En deux saisons, l’ancien coach des Colts a métamorphosé les Fins en requins assoiffés de succès. Leur défaite du 16 janvier sera leur seule de toute l’année 1972.

Après 5 semaines, les Dolphins sont invaincus. Chiefs, Jets, ils ont déjà désossé les deux anciens champions. Rien ne semble pouvoir briser leur élan. Même la pire des tuiles. Face aux Chargers, la jambe droite de Bob Griese vole en éclat. Jambe brisée, cheville disloquée, saison terminée, espoirs envolés ? Non. L’inoxydable Earl Morral, héros malheureux du Super Bowl III et heureux du Super Bowl V ressort son vieux costume de sauveur de la patrie. À 38 ans et avec 17 saisons sous le capot, il remporte les 9 matchs suivants, en route vers un titre de Comeback Player of the Year mille fois mérité. Un vétéran revanchard et plus jeune que jamais, une équipe de gamins pleine de détermination et qui a déjà goûté au Big Game. Tous les ingrédients sont réunis.

« Après avoir perdu contre les Dallas Cowboys au Super Bowl un an plus tôt, nous n’avons pas eu droit à deux entraînements par jour, mais trois ou quatre ; c’était ça notre source de motivation, » se remémore Jim Kiick. « Nous voulions être sûrs que ça ne nous arrive plus jamais. En fait, nous avions surtout envie de retourner au Super Bowl pour montrer à tout le monde que cette défaite était un coup de malchance et que ça n’arriverait plus jamais. »

Larry Csonka et Jim Kiick reçoivent le renfort d’Eugene « Mercury » Morris pour animer un jeu au sol endiablé. 2638 yards, 23 touchdowns. On a jamais vu de Dauphins aussi à l’aise sur la terre ferme. Un poison de tous les instants. Miami est la première franchise de l’histoire à compter deux coureurs au-delà des 1000 yards. Portés par ses 2960 unités conquises au sol, l’attaque floridienne inscrira 385 points. L’escouade offensive la plus prolifique de la ligue. Les Patriots en feront les frais. 52-0. Une volée magistrale symbole de la puissance de feu des joueurs de Sunset Boulevard et de la solidité de son rideau défensif.

Avec Nick Buoniconti, seul trentenaire titulaire côté Miami lors du Super Bowl VI, en leader indéboulonnable d’une No-Name Defense sortie de l’anonymat, la défense des Dolphins n’encaisse que 171 points et inflige trois shutouts. Aimantés par les ballons perdus dans leur espace aérien, les Floridiens enregistrent 26 interceptions. Une équipe complète. Imperméable en défense, impitoyable en attaque. La plus brillante de l’histoire ? Peut-être pas. La plus pragmatique et redoutable ? Certainement. En route vers la perfection, les Fins deviennent la troisième équipe de l’histoire à achever la saison régulière sans le moindre revers. Une première depuis les Chicago Bears de 34 et 42. Une première depuis la fusion entre la NFL et l’AFL. En playoffs, la horde de Don Shula est toujours aussi imprenable. S’ils combattent vaillamment, les Browns et les Steelers de Terry Bradshaw ne font pas le poids. Miami aura sa revanche.

Au nord, dans la capitale fédérale, les vieux Redskins renouent enfin avec le succès après une interminable disette. En 71, à l’aube de la quarantaine et après 25 ans d’une médiocrité à faire sourire les Bills du 3e millénaire, D.C. retrouve enfin les séries. Sous l’impulsion de George Allen, les Skins reprennent vie et se mettent à rêver. Renouer avec leur glorieux passé. Celui qui les avait vus conquérir deux couronnes NFL. Après une rapide élimination, dès le premier tour, en 1971, les Bourgogne et Or semblent décidés à passer un cap. Si les Dolphins font le pari de la jeunesse, Allen a une toute autre approche.

« Le futur, c’est maintenant, » telle est sa devise.

Arrivé au pouvoir, il se débarrasse de la plupart des éléments les plus jeunes et brade ses choix de draft pour des joueurs accomplis et expérimentés. On conquit des titres à l’expérience, pas l’insouciance. Une approche win now. Pas de vision au long terme. La date de péremption est connue. Et elle est pour bientôt. À 31 ans de moyenne d’âge, la cure de vieillesse métamorphose rapidement les Redskins en effectif le plus vieux de la ligue. The Over the Hill Gang. Une stratégie payante. 9-4-1 en 71. 11-3 en 72. Les Peaux Rouges renversent les champions en titre de Dallas en semaine 6. La jauge de confiance est à son maximum.

Emmenés par les 33 printemps, 19 touchdowns et 11 interceptions de Billy Kilmer, les joueurs de D.C. ne s’inclinent que trois fois. Pourtant, après un revers étriqué en semaine 3 face aux Pats, le passeur est gentiment renvoyé sur le banc pour faire de la place à Sonny Jurgensen. 38 ans… Une blessure au tendon d’Achille sonnera rapidement le glas de sa saison et le retour de Kilmer. Dans le plus pur style des 70’s, c’est au sol que le danger rôde. MVP, Joueur Offensif de l’Année, meilleur coureur de la NFC, l’appétit en yards de Larry Brown n’est jamais satisfait. 1216 au sol, 473 dans les airs, 12 touchdowns, il est la locomotive offensive de Washington. En séries, ils accrochent deux anciens champions à leur tableau de chasse sans encaisser le moindre touchdown. Les Packers et Cowboys sont sonnés. Presque muets. Les Redskins s’envolent vers le Pacifique.

De rouille et d’os

Entré en seconde période pour voler au secours de Dolphins mal en point face aux Steelers en finale de l’AFC, Bob Griese récupère sa place de titulaire. Earl Morrall devra se contenter d’un rôle de simple spectateur. Spectateur de ce qui pourrait bientôt devenir l’un des exploits les plus retentissants de l’histoire de la NFL : la saison parfaite. C’est ce qu’il y a sur toutes les lèvres. Dans toutes les têtes. Surmotivés par leur revers un an plus tôt, la défaite est impossible.

« Il n’y avait aucune chance que nous perdions ce Super Bowl, pas la moindre, » écrira Nick Buoniconti.

Pour Don Shula c’est presque une question d’honneur. Après une saison parfaite, l’occasion est trop belle d’effacer les désillusions des Super Bowls III et VI. Grippé, ce qu’il se garde bien de révéler, le coach se transforme en Docteur Jekyll et Mister Hyde. D’un calme olympien et d’une patience à toute épreuve avec la presse, électrique, surexcité, à la limite de la démence avec ses joueurs.

Entre des Dolphins jeunes, invaincus et revanchards et des Redskins roublards et blindés d’expérience, le poids des âges à la faveur des pronostics. Les Floridiens ont beau être invaincus, ils sont donnés perdants par un field goal. Il faut dire que la saison, jusque là, parfaite des Fins n’impressionne pas tout le monde. De tous leurs adversaires, seuls les Giants et Chiefs ont fini leurs campagnes dans le vert. Et de justesse. 8-6. Un calendrier bien clément qui pousse de nombreux observateurs à minimiser la prouesse des hommes de Don Shula. Et quand les Redskins se baladaient face à deux cadors en playoffs, les Dauphins galéraient face à des Browns en fin de vie et des Steelers encore trop tendres. Un position de favoris qui semble monter à la tête d’un George Allen irrité, à la limite de la paranoïa et qui pousse ses joueurs jusqu’au bout d’eux-mêmes à l’entraînement. « On aurait dû le laisser à Washington, » se murmure-t-il pour blaguer.

« Pas grand monde ne nous donnait de véritable chance, » se souvient Jim Kiick. « La NFC était supposément plus forte. Nous ne connaissions pas tellement les Redskins, mais on se doutait qu’ils n’étaient pas mauvais, sans quoi ils ne seraient pas arrivés jusque-là. Mais nous étions extrêmement confiants en nous. »

Côté Miami, le plan est simple : stopper Larry Brown et forcer les Redskins à opter pour la voie des airs. Chargé des audibles défensifs, Buoniconti a pour mission d’ajuster son escouade et de la renforcer partout où il sent que le coureur pourrait s’aventurer. Des angles de poursuite au millimètre, des défenseurs sur le qui vive, la leçon de 72 et les cuts ravageurs de Duane Thomas a été retenue. Dans la tête de George Allen, il faut à tout prix empêcher les Dolphins de dicter la cadence et contrôler l’horloge. Briser l’élan de Larry Csonka à tout prix, telle est son obsession.

Un an plus tôt à La Nouvelle-Orléans, les Fins avaient été surpris par un froid inhabituel. Pas un temps à mettre un Dauphin hors de l’eau. Le 14 janvier, le Coliseum de Los Angeles est inondé d’un soleil brûlant. 29 degrés. L’été en plein hiver. Sur le bord du terrain, les deux coachs ont troqué les habituels costards-cravate pour des tenues de sports, une première dans l’histoire de la mode au Super Bowl. Au cours de 15 premières minutes aux allures de partie d’échec, les défenses prennent le pas sous les yeux d’une foule record de 90 182 fans transformés en merguez géantes dans le barbecue à ciel ouvert des Trojans de USC. Punt, après punt, après punt, les secondes s’égrainent. On s’ennuierait presque. Tellement que les Dolphins et leurs équipes spéciales décident d’animer un peu les choses en s’offrant deux grosses sueurs froides. La première, un snap long raté sur un dégagement, avant que l’on réalise qu’un Redskins ait volontairement et illicitement interféré en tapant sur le ballon ; la deuxième, un fair catch non annoncé sur un retour de punt, qui retombe miraculeusement dans des mains floridiennes. L’orage s’éloigne. La foudre n’est pas passée très loin. Miami a eu peur et décide enfin d’accélérer. Au sol et dans les airs, ils remontent le terrain en deux temps, trois mouvements. Howard Twilley enrhume son vis-à-vis sur un double move d’école, attrape son unique ballon de l’aprem et plonge dans la peinture sur une passe de 28 yards. 7-0.

« Bob Griese nous a lus à merveille toute la journée, » déplorera le cornerback Pat Fischer.

La réplique à peine amorcée, Jake Scott intercepte Billy Kilmer au milieu du terrain. Une mauvaise pénalité et trois jeux plus tard, les Dolphins sont déjà obligés de rendre le ballon. Si les hommes de Don Shula parviennent à duper la défense de Washington et se montrer menaçants, les joueurs de D.C. sont totalement impuissants. Dépassée par la vitesse de Manny Fernandez, la ligne offensive de Washington ne sait plus où donner de la tête. Le centre Len Hauss vit un calvaire. Les vétérans si expérimentés de George Allen ont l’air rouillés. Les fans si Bourgogne et Or, si bruyants dans l’avant-match, ont sombré dans le mutisme.

Il reste moins de deux minutes en première mi-temps quand les Skins parviennent enfin à franchir la ligne médiane. De deux petits yards. Une brève escapade, écourtée par une nouvelle interception. En bon leader, Nick Buoniconti montre la voie et guide les siens aux portes de la redzone. L’occasion de creuser l’écart juste avant la pause. L’occasion de frapper un grand coup. Jim Kiick ne la rate pas et conclut l’ouvrage collectif. 14-0. À la pause, Bob Griese n’a tenté que 6 passes, mais il n’en a pas raté une seule. Si l’attaque floridienne n’a pas vraiment flambé, elle a su se montrer pragmatique et parfaitement exploiter une défense vieillissante et rapidement prise de vitesse au sol. En face, les Redskins ont dû se contenter des quelques miettes laissées par la No-Name Defense de Miami. 73 ridicules yards en 30 minutes de football.

Gare aux gaffes

D’entrée de second acte, les Bourgogne et Or semblent plus en jambe. Enfin, ils s’aventurent véritablement en territoire ennemi. À 17 yards du bonheur, ils sentent la peinture fraiche de la endzone embaumer leurs narines. Et quand Charles Taylor parvient à s’isoler à deux petites unités de l’en-but, les Redskins croient pouvoir faire basculer la rencontre. Mais non. Le receveur trébuche, tout seul, comme un grand, et le ballon file entre ses doigts. Une screen-pass foirée, un sack de l’intenable Manny Fernandez, un coup de pied qui s’envole du mauvais côté des poteaux et les Peaux Rouge repartent bredouilles. « Le tournant du match, » concédera George Allen.

Mis sur orbite par une envolée de 49 yards de Larry Csonka, les Fins sont à deux doigts de tripler la mise, mais Bob Griese trouve les mauvaises mains dans le fond de l’en-but, celles du safety Brig Owens. À l’amorce des 15 dernières minutes, les Redskins montent enfin un drive digne de leur rang. 79 yards. Plus que pendant toute la première mi-temps. Les joueurs de la capitale sont à 10 yards, le tight end Jerry Smith se retrouve seul dans la peinture, Kilmer croise son regard, allume la mèche et envoie le ballon s’écraser contre les poteaux jaunes, encore situés en avant de la endzone à l’époque. Deux jeux plus tard, le quarterback trouve une nouvelle fois les mains de Jake Scott qui détale à toute vitesse dans la direction opposée pour n’être repris que 55 yards plus loin. 4th & 4. Le coup de massue ou la sécurité ? Don Shula choisit la seconde option, trop excité par la perspective savoureuse de conclure une saison de 17-0 par un succès 17-0 au Super Bowl.

Garo Yepremian, le botteur chypriote, pénètre sur le terrain avec une mission simple : envoyer le ballon 42 yards plus loin, entre les perches. Le #1 s’élance. Comme sur ses tentatives précédentes, le cuir ne décolle pas assez, une trajectoire dangereusement tendue. Cette fois-ci, le crash est inévitable. Le ballon à lacet s’écrase directement sur les bras de golgoth de Bill Brundige, rebondit plusieurs fois au sol pour finalement retomber dans les mains de Yepremian. Pris de court, paniqué, le kicker tente de s’improviser quarterback, mais sa tentative de passe vers Csonka tourne au désastre. Le ballon lui glisse des mains, Garo tente maladroitement de l’expédier vers l’avant, le plus loin possible, mais parvient seulement à le faire redécoller de plus belle vers les nuages. Mike Bass n’en demandait pas tant. Opportuniste, le cornerback bondit sur le ballon, profite de quelques blocs, dépose Yepremian, ses rouflaquettes et sa calvitie, et file à toute allure vers les 6 points de l’espoir qui lui tendent les bras, 49 yards plus loin. Garo’s Gaffe. Don Shula rêvait d’un 17-0. Le tableau d’affichage indique désormais 14-7. Garo rejoint le bord du terrain la tête basse, le plus loin possible de son coach et de coéquipiers prêts à l’étriper vivant.

« Espèce de fils de p***, si on perd, je te tue p*****, » beugle un Manny Fernandez enragé.

Plus diplomate, Buoniconti informe poliment le botteur qu’en cas de défaite, il sera pendu par une de ses cravates. La confiance jusque-là inébranlable des Fins vacille. La Providence sourit enfin aux Redskins. Pourtant, à la surprise de tous, pas d’onside kick. À la place, un dégagement profond qui les force à dégainer et gaspiller leurs temps-morts bien trop vite. Avec une minute et 14 secondes à jouer, les hommes de George Allen doivent combler 64 yards pour décrocher une égalisation inespérée. Une mission presque impossible face à une défense qui n’aura pas été déjouée une seule fois. Deux passes non complétées, 4 yards en arrière et un sack fatal. Une nuée de Dauphins tout de blanc vêtus envahit le terrain.

Pour la quatrième fois en quatre ans, un perdant d’hier s’est mué en gagnant d’aujourd’hui. Vaincu tactiquement et philosophiquement, George Allen est abattu. Une défaite encourageante pour l’avenir ? Il s’en moque. Seul le présent compte.

« Il n’y a aucun plaisir à tirer d’un Super Bowl si on ne le gagne pas, » tranche-t-il.

Les Skins voulaient piétiner les Dolphins, hacker leur secondary et dompter Csonka, c’est l’exact opposé qui se sera produit. Incapable de marquer le moindre point, l’attaque s’est faite étouffée par une No-Name Defense qu’il serait peut-être temps de prendre au sérieux.

Miami exulte. 1971 n’était pas un coup de chance. Leur saison parfaite n’était pas un heureux concours de circonstance. Le printemps s’annonce plus beau que jamais dans le sud de la Floride. Sauf pour le pauvre Garo Yepremian. Éprouvé physiquement et mentalement par son raté, il sombre dans la dépression. Plusieurs semaines durant, il se retire loin de tout. Reclus. Coupé du monde, jusqu’à ce qu’une lettre lui parvienne. Signée de Don Shula, elle lui exprime toute sa gratitude et le presse d’oublier sa gaffe et la déferlante de critiques qui lui est tombée dessus. Le kicker conservera précieusement la lettre jusqu’en 2000, lorsqu’il en parlera à son ancien coach. Une lettre ? Quelle lettre ? Don Shula jure ne jamais rien lui avoir envoyé. Dorothy, la femme du coach. Cette lettre est son œuvre, les deux hommes en sont convaincus. Emportée par un cancer du sein en 91, jamais Garo ne pourra la remercier de l’avoir fait sortir de la tourmente.

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