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À 44 semaines du Super Bowl LII, épisode 9 de notre rétrospective exceptionnelle, le Super Bowl IX.

Super Bowl IX Logo.svgPittsburgh Steelers (AFC) vs Minnesota Vikings (NFC) – 12 janvier 1975

Après plus de quatre décennies à chercher le bon chemin en vain, ils y sont enfin. À 40 ans et avec un historique en playoffs aussi épais que le palmarès des Detroit Lions, la génération dorée des Steelers découvre son premier Super Bowl. Un déclic. Le début d’une ère glorieuse à Steel City.

Jeunesse d’acier, jeunesse dorée

Quand Chuck Noll débarque à la croisée des fleuves Allegheny, Monongahela et Ohio en 69, les Hommes d’Acier ont déjà 33 ans, mais une expérience des séries proche du néant. Un seul tout petit match en 47 face aux Eagles achevé sur un cinglant 21-0. Plus grand monde ne s’en souvient. On a beau chercher, difficile de trouver franchise plus ridicule. Tendrement ridicule. L’Amérique voue une affection presque unanime pour ses éternels lovable losers. Les Cubs du ballon à lacet. Leur palmarès ? Une feuille blanche. Pas le moindre titre. Après trois premières campagnes chaotiques, le pari d’Art Rooney paye enfin et Chuck sort de ses haut fourneaux une équipe de joueurs en acier trempé.

En 72, Pitt écrit (enfin !) la première ligne de son palmarès. Portée par un Joe Green Défenseur de l’Année et un Franco Harris Recrue Offensive de l’Année, la franchise gagne son premier match de playoffs et bute d’un rien aux portes du Super Bowl VII, contre des Dolphins en route vers l’histoire. S’ils cèdent leur titre de division et disparaissent des séries dès le premier tour l’année suivante, c’est pour mieux revenir en 74. Armés jusqu’aux dents. Depuis son arrivée, Chuck Noll a fait le pari de la draft, celui de la jeunesse, pour sortir les Steelers de leur interminable torpeur. 5 ans plus tard, arrivés à maturation, c’est une équipe de monstres physiques que le coach a bâtie. Savant alliage d’expérience, de fougue et d’insouciance.

Joe Greene et son look disco, L.C. Greenwood et son double mètre, Mel Blount et sa calvatie, Jack Ham et ses dents jaunes, Jack Lambert et sa face de tueur en série édenté. Des tronches à vous faire changer de trottoir, des têtes brûlées. Avant l’arrivée de Noll, le Steel Curtain n’avait jamais mis un orteil à Pittsburgh. Sans le flair du coach, peut-être n’y seraient-ils jamais allé de leur vie. Terry Bradshaw, Lynn Swann et John Stallworth dans les airs, Mike Webster en sentinelle sur la ligne, Franco Harris sur la terre ferme, le coach se dote d’une attaque tout-terrain. Cinq futurs Hall of Famers. En défense aussi, ils seront nombreux à pouvoir aller contempler leur buste à Canton. Génie de la draft, la cuvée 74 de Chuck Noll compte parmi les plus époustouflantes de l’histoire. Des cinq premiers noms appelés, quatre enfileront la convoitée veste beigeâtre. Reconnaissance suprême.

Pourtant, c’est Joe Gilliam qui débute la saison aux commandes de l’attaque. Deux succès, un revers, un match nul au bout des prolongations, le coach n’est visiblement pas très impressionné et choisit de changer de titulaire. Terry Bradshaw n’affole pas les compteurs, bien loin de là même, mais les Steelers ne s’inclinent que 2 fois sous ses ordres. 10-3-1. La AFC Centrale est à nouveau leur. Si Bradshaw ne dépasse même pas les 800 yards dans les airs, Franco Harris en engloutit plus de 1000 et porte sur ses épaules une attaque minimaliste obsédée par la course. Derrière lui, le trio formé par Rocky Bleier, Preston Pearson et Steve Davis ajoute plus de 900 yards.

Attaque old school, c’est en défense que les Steelers puisent leurs forces. Intraitable dans les airs, le Rideau d’Acier ne concède que 1466 yards et 189 points à la passe. Aucune défense n’est plus hermétique. Jack Lambert est couronné Rookie Défensif de l’Année, Joe Greene sacré Meilleur Défenseur. Les Bills torpillés au premier tour, Pittsburgh traverse le pays pour aller s’offrir son billet pour le Super Bowl dans le Black Hole des Raiders, les tombeurs de Dolphins double champions en titre. À 73 ans, Art Rooney, fondateur de la franchise en 33, va enfin découvrir le Big Game. Le pari Chuck Noll porte ses fruits.

Le Super Bowl, les Vikings connaissent. Un an plus tôt, ils y étaient déjà. Un non-match, un titre qui leur échappe pour la deuxième fois. Un sale souvenir. Pourtant, loin d’être abattus, les hommes de Bud Grant remportent leurs cinq premiers matchs en route vers leur sixième titre de division en 7 ans. Malgré un petit passage à vide, ils ne s’inclineront que 4 fois, portés par un Fran Tarkenton et ses 35 printemps, lancés dans une course désespérée après une bague qui les fuit sans cesse. 2598 yards et 17 touchdowns, craint pour ses qualités de scrambler, le quarterback demeure un passeur redoutable, souvent sous-estimé. Planqué derrière Ron Yary, son garde du corps futur Hall of Famer, Tarkenton ne sera sacké que 17 minuscules fois. Au sol comme dans les airs, Chuck Foreman, ses plus de 1300 yards et 15 touchdowns sont le principal carburant d’une attaque sur courant alternatif, capable de passer plus de 50 points ou de se contenter d’un seul touchdown pour s’imposer.

En défense, les Purple People Eaters de Carl Eller et Alan Page et le safety Paul Krause, tous en route vers le Hall of Fame, ne concèdent que 195 points. Dans le froid de leur Metropolitan Stadium, les Vikings plument les Cardinals et conservent le trône de la NFC en tuant les espoirs de comeback des Rams au bout du suspense. Pour la 3e fois, ils partent à la conquête du Graal.

La parole est à la défense

Si les Vikings sont de nouveau de la fiesta de fin d’année, les Dolphins manquent à l’appel pour la première fois en 4 ans. Partis dans une hasardeuse World Football League qui ne survivra qu’un an, Larry Csonka et Jim Kiick ont tué les rêves de dynastie dans le sud de la Floride. Steel Curtain vs Purple People Eaters. Amateurs d’orgies offensives, passez votre chemin. Les bookmakers sont unanimes, les points seront rares. Ce Super Bowl sera défensif, accroché.

À La Nouvelle-Orléans, le flambant et clinquant Superdome tarde à sortir de terre. Lorsque la NFL décide de retourner à Bourbon Street en avril 73, elle espère pouvoir le faire sous la majestueuse coupole à la pointe de la modernité. Seulement, en juillet 1974, à 6 mois du Super Bowl, le stade n’est toujours pas achevé. Et il ne le sera clairement pas à temps. Si bien que la ligue décide de migrer chez son voisin cinquantenaire : le Tulane Stadium, théâtre des Super Bowls IV et VI. Oubliez la douceur et le confort d’un stade couvert et chauffé. Sous les nuages menaçants, le vent et 8 petits degrés qui en font le deuxième Super Bowl le plus froid jamais recensé, l’imposante arène de la Green Wave de l’Université de Tulane s’apprête à vivre le dernier match de sa longue et riche histoire. Un an plus tôt, les Violets n’avaient pas été gâtés par les installations mises à leur disposition. Entre vétusté et temps de déplacement, Bud Grant n’avait pas caché son mécontentement, sans pour autant s’en servir comme excuse. En 75, la NFL leur a réservé un joli hôtel collé à l’aéroport. Vengeance pour l’avoir un peu trop ouvert ? Nul le sait.

Les bookmakers avaient vu juste. D’entrée, Steelers et Vikings se lancent dans une guerre de position. Une bataille de tranchées. Les attaques jouent la peur au ventre. La moindre hésitation se paiera cash. Les joueurs du Minnesota font du surplace au sol, pas le moindre yard gagné, arrachent difficilement 20 unités dans les airs et se contentent d’un seul premier essai de tout le premier quart-temps. En face, les métallos sont cloués au sol et doivent se contenter de 18 maigres yards à la passe. Heureusement, leurs coureurs sont un peu plus inspirés. 61 yards, 4 first downs et des poteaux qui se rapprochent par deux fois. En vain. Un Roy Gerela maladroit, un snap foireux, deux field goals ratés et un tableau d’affichage toujours vierge.

Quand le fullback Rocky Bleier échappe le ballon et le rend gracieusement sur ses 24 yards, les Violets pensent enfin pouvoir faire basculer la rencontre. Mais non. Incapables de faire mieux que deux yards, ils devront se contenter de 3 points. En solidarité avec Gerela, Fred Cox rate la cible à son tour. Un crachin automnal, des pertes de balle, des maladresse, un score vierge. Blunder Bowl II ?

Acculés près de leur ligne, les Vikings tentent de se donner de l’air au sol. Tarkenton envoie le ballon des deux mains vers son fullback, toss, mais Dave Osborn se rate et laisse le cuir rouler jusque dans la peinture. Le quarterback se jette dessus avant de recevoir les 116 kilos de Dwight « Mad Dog » White sur le dos. Down by contact. Safety. Une première dans un Super Bowl. 2-0. Le compteur est enfin ouvert. Alors que les secondes s’égrainent et que la mi-temps se rapproche à grand pas, Fran Tarkenton remonte jusque dans la redzone sur le premier drive digne de ce nom du match. Avec 77 secondes à jouer, il aperçoit John Gilliam rôder sur la ligne de 5, appuie sur la gâchette et retient son souffle. En sentinelle, le safety Glen Edwards décapite le receveur sur un tampon monumentale, le ballon lui saute des mains, décolle et atterrit dans celles de Mel Blount. Les deux formations rentrent au vestiaire sur le plus petit score de l’histoire au terme d’un premier acte où les défenses auront tyrannisé des attaquants sans solutions. À l’exception d’un Franco Harris possédé qui porte toute une ville sur ses épaules. 3rd & 6. Les Steelers courent. 3rd & 7. Les Steelers courent. Et ça marche. La ligne offensive de Pitt est en train de remporter la bataille des tranchées.

« Le duel entre notre ligne offensive et leur front four était bien trop déséquilibré, » tranchera le linebacker de Pitt, Jack Ham, après la rencontre.

Dur comme fer

Sur un terrain gras et glissant, Roy Gerela ouvre le second acte en beauté. Son pied d’appui se dérobe, le botteur part à la renverse, mais parvient tout de même à frapper le ballon. Un peu. Au lieu de partir loin vers le fond de la endzone, le dégagement se transforme en squib. Court, tendu, un rebond imprévisible. À la réception, Bill Brown se loupe comme un grand et offre la possession aux Steelers sur sa ligne de 30. En une course de Franco Harris, ils se retrouvent propulsés sur celle de 6. 3 yards en arrière, 9 en avant. Reculer pour mieux avancer. En deux temps, le coureur trouve enfin la faille dans la muraille violette. 9-0. En face, toujours pas de déclic.

« Les Vikings avaient beau avoir ce redoutable pass rush, les Purple People Eaters, l’attaque des Steelers était sûre de pouvoir compter sur son jeu au sol, » se remémore Mike Wagner, safety de Pittsburgh. « Nous n’avions pas quinze options, pas de spécialiste, alors [Harris] nous a montré qu’il était capable de courir en plein cœur de la ligne, sur l’extérieur et d’attraper le ballon. »

Après un échange de punts, rien ne s’arrange pour les protégés de Bud Grant. Sur ses 20 yards, Fran Tarkenton voit sa passe repoussée par les bras de  L. C. Greenwood derrière la ligne d’avantage et lui retomber miraculeusement dans les mains. En roi de l’impro, le quarterback expédie le ballon 41 yards plus loin vers Gilliam. L’action après laquelle ils courraient désespérément. Enfin. Seulement, l’un des officiels estime que la première passe rejetée dans ses propres bras constituait un lancer complété pour lui même. Dès lors, sa seconde tentative devient une passe illégale vers l’avant. On annule tout et on recule. Malgré ce léger contretemps, les Vikings reprennent leur marche en avant, jusqu’à ce que des mains baladeuses viennent de nouveau saper leurs efforts. Dwight White, encore lui, visiblement peu perturbé par une pneumonie qui lui aura fait perdre près de 10 kilos au cours de la semaine de préparation, détourne le ballon et Joe Green s’en saisit. Comme un air de déjà vu. Il reste 15 minutes et le Drakkar violet est toujours à quai.

Si les ferrailleurs sont devant, la fébrilité se fait sentir dans une joute défensive éreintante. Malgré la confiance totale que lui vouent toute son équipe et ses coachs, Franco Harris dégueule le ballon dans les bras d’un Paul Krause davantage abonné aux interceptions qu’aux fumbles et Fran Tarkenton entre de nouveau en scène. En une interférence défensive, les joueurs de Minneapolis font un bon de 42 yards. La peinture leur tend les bras. « Mean » Joe Greene, lui, a d’autres plans en tête. Le defensive tackle arrache le ballon des bras de Chuck Foreman et ruine les espoirs de tout un État. Du moins le temps de quelques secondes. Dans une fun de match qui bascule dans la démence, le linebacker Matt Blair surgit de nulle part, bloque le punt, Terry Brown plonge sur le cuir dans la endzone et débloque enfin le compteur des Violets. Décidément à la rue, Fred Cox manque la conversion. Les hommes de Bud Grant sont en vie, mais plus pour longtemps. Victimes de leur tactique trop frileuse.

« Je pensais qu’ils essayeraient d’isoler [Chuck] Foreman sur l’extérieur, que ce soit face à moi ou Andy Russell, » raconte Jack Ham. « Il était leur atout majeur. C’était aussi leur meilleur receveur, capable de courir des tracés du fond du terrain à la manière des running backs d’aujourd’hui. C’était un excellent joueur. Il ont juste été extrêmement prudents et joué un match frileux. »

6 minutes 47, 11 jeux, 3 troisièmes tentatives converties, 66 yards, Terry Bradshaw vers son tight end Larry Brown à la conclusion. 16-6. La tête des Vikings roule par terre. À quelques centimètre d’un corps inerte. Le Tarkenton des mauvais jour signe une troisième interception, les Steelers bouffent le chrono au sol avant de rendre le ballon sur une quatrième tentative infructueuses avec 38 secondes insignifiantes à jouer. Pour la troisième fois son histoire, la franchise du Minnesota s’effondre à une marche du bonheur. Une première. Un naufrage que Bud Grant a du mal à avaler.

« Il y avait trois mauvaises équipes sur le terrain : nous, Pittsburgh et les arbitres. »

Au terme du deuxième Super Bowl le plus old school et le moins prolifique de l’histoire, les Steelers quittent le monde des losers pour celui des winners. Les Vikings, eux, basculent dans le côté obscure pour de bon. Le temps d’un match, on aurait presque oublié que le football est un sport où le ballon peut voyager dans les airs. Sacrés MVP, Franco Harris et ses 158 yards rayent déjà des tablettes le record établit par Larry Csonka un an plus tôt.

« Pendant le match, je ne réalisais absolument ce que j’étais en train de réaliser individuellement, car c’était encore extrêmement serré, tu n’as absolument pas le temps de penser à ce que tu es en train d’accomplir, » se souvient Franco Harris. « Sachant que rien n’était encore joué, je pensais surtout à marquer et rester devant au score. »

Dans sa bulle, Harris ne réalisera la portée de son exploit que tard dans le match, quand un de ses coéquipiers lui révèle qu’il a signé un nouveau record. 34 courses. Le coureur n’avait même pas réalisé qu’il avait touché le ballon autant de fois. Un seul joueur a fait plus dans l’histoire du Big Game. Comme pour Larry Csonka, la victime est la même : des Purple People Eaters à la diette. 57 courses et 249 yards, les Vikings se seront fait piétiner comme rarement. La véritable clé du match. Car en face, le Rideau d’Acier aura rarement aussi bien porté son nom. À côté la ligne Maginot, le Mur de Game of Thrones et la Grande Muraille de Chine feraient gentiment sourire. 21 courses, 17 yards, moins de un yard de moyenne. La pire performance au sol de l’histoire. Le rideau s’est mué en tranchée sans fond, en mur sans fin. Fran Tarkenton & Co n’auront gagné que 102 yards. Un record inégalé depuis.

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