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À 43 semaines du Super Bowl LII, épisode 10 de notre rétrospective exceptionnelle, le Super Bowl X.

Super Bowl X.svgDallas Cowboys (NFC) vs Pittsburgh Steelers (AFC) – 18 janvier 1976

Pour la troisième année consécutive, des revenants. Après les invincibles Dolphins et les rois des Super Bowls perdus du Minnesota, c’est au tour des Steelers de retrouver le Big Game. Et comme leurs cousins floridiens deux ans plus tôt, il y défendront leur titre. Un choc entre deux franchises dont le nom est déjà  gravé sur le trophée Vince Lombardi. Une première.

Les chouchous de l’Amérique

Depuis plus d’un an, la NFL vit coupée du monde. Isolée, cachée, recluse derrière un infranchissable Rideau d’Acier. Édentés, barbus, moustachus, souriants même pour certains. Des montagnes de muscles flirtant avec le double mètre qui explosent vos côtes en riant. Vous écrabouillent les tibias avec un bonhomie. Dans la bonne humeur. Un mur de chaire humaine. Steel Curtain. La défense la plus radasse en yards (4019). Des 11 titulaires, 8 finiront la saison à se la couler douce en chemise fleurie à Hawaï. Mel Blount et ses 11 interceptions sont couronnés Meilleur Défenseur de l’Année. Des morts de faim. À croire qu’ils ont été nourris au Petit Suisse tout l’été.

Depuis que les Steelers ont perdu leur virginité lors du Super Bowl IX, ils débordent d’une confiance redoutable, galvanisés par une popularité qui n’a d’égale que celle des Cowboys. En bons rois de la NFL, ils règnent sans partage. Un massacre en bonne et due forme pour commencer à San Diego (37-0), une vilaine gifle à la maison face aux Bills pour leur rappeler que rien n’est acquis (21-30), puis le rouleau compresseur lâche le frein à main. 11 succès consécutifs et un revers presque anecdotique face aux Rams en clôture. 12-2.

Une défense démoniaque, un coureur endiablé, la recette n’a pas changé. Portée par les 1246 yards et 10 touchdowns de Franco Harris, l’attaque prend confiance et décolle enfin. Plus de 2000 yards dans les airs, 18 touchdowns et 9 interceptions, Terry Bradshaw profite de l’émergence de la doublette Lynn Swann/John Stallworth. Souvent déconsidéré, critiqué pour sa médiocrité, hué même, le passeur ne révolutionne rien, mais s’impose comme un leader sûr. Sur la terre ferme, Rocky Bleier et le fullback John « Frenchy » Fuqua ôtent un peu de pression des épaules d’un Franco Harris ennemi public numéro 1. L’homme à abattre pour des ‘Boys auxquels on prédit un avenir funeste. Des hommes en noir à la mine inquiétante, une défense Steel-hard impitoyable épaulée par une attaque au sol tout feu tout flamme. Les Steelers version 70’s fleurent bon le football rugueux et rudimentaire des années 30. On ne réinvente rien. On le perfectionne.

En face, un tout autre styles. Scintillants, éclatants, l’America’s Team, son attaque en avance sur son temps et sa Flex Defense incarnent la modernité. Spectacle assuré tous les dimanches. Pourtant, depuis leur sacre du Super Bowl VI, les hommes de Tom Landry ont connu des fortunes diverses. 10-4 et deux échecs cuisants en finale de conférence en 72 et 73, puis une fin de série. Après 8 saisons consécutives en playoffs, les Texans perdent 6 fois et ratent la marche. En 75, emmenés par un Roger Staubach plein de maîtrise, les joueurs à l’étoile bleue enchaînent les succès. Mais comme les Steelers, c’est bien au sol que rôde le plus grand danger. Le fullback Robert Newhouse et les halfbacks Doug Dennison et Preston Pearson. La triplette amasse plus de 1800 yards. Coupé par Pittsburgh durant l’été, Pearson va se révéler dans un rôle de soupape de sécurité particulièrement précieuse en playoffs. Une bonne pioche un peu sortie de nulle part.

De l’autre côté du ballon, la Flex Defense portée par les deux colosses Harvey Martin et Ed « Too Tall » Jones et ses 206 centimètres surprend des attaques peu habituées à voir des linemen décrocher aussi souvent en couverture. Malgré une deuxième place dans la division Est, Dallas décroche un pass VIP pour les playoffs. Une wild-card. La seule décernée à la NFC à l’époque. Au premier tour, Roger Staubach écœure des Vikings maudits en marquant avec une poignée de secondes seulement au chrono. « J’ai fermé les yeux et récité un Ave Maria. » Hail Mary pass. Les Rams écartelés sans ménagement, les Cowboys deviennent la première équipe wild-card à atteindre le Super Bowl. Ils y retrouveront des Steelers coupables de 12 turnovers en playoffs, mais qui n’auront concédé que 20 petits points. Duel au sommet entre les deux chouchous de l’Amérique du ballon à lacet.

Happy Birthday ‘Murica

Victime d’une violente commotion en finale de l’AFC, Lynn Swann passe deux jour à l’hôpital. De toute la semaine de préparation, il doit se contenter d’entraînements sommaires, loin des séances les plus intenses. Impossible qu’il soit en uniforme. Au mieux, il servira de diversion.

« Je n’ai pas l’intention de blesser qui que ce soit intentionnellement, » prévient le safety de Dallas, Cliff Harris. « Mais que Swann garde dans un coin de sa tête qu’il pourrait prendre un vilain coup en exécutant un tracé. À sa place, j’y penserais. »

S’il n’est pas à 100% et ne le sera certainement pas pour le jour J, Lynn Swann n’a pas l’intention de se faire intimider. Les mots de Cliff Harris ne l’effrayent pas une seconde. Le safety ne l’effraye pas tout court d’ailleurs. Et il compte bien le lui montrer. Dimanche, il sera en uniforme. Quand bien même il risquerait une rechute. Rien ne pourra détourner les Steelers de leur objectif. Ne rien changer, la clé de leur préparation.

« Pour nous, il était primordial de ne pas briser notre routine, » se remémorera Lynn Swann. « Nous avions retenu de notre premier Super Bowl que conserver une bonne routine aidait la préparation. Il n’y a beaucoup de questions à se poser. Tu suis juste tes habitudes, obéis au plan de match, et tout se passera bien. »

Repas d’avant-match, transfert en bus vers le stade 4h avant le coup d’envoi, on enfile son uniforme, on se strappe, on s’échauffe, on se concentre, on joue, on gagne. La routine. Les papillons dans le ventre ? La routine aussi.

« J’ai toujours eu des papillons, » poursuit le receveur en riant. « Rien de nouveau de ce côté de là. Fred Biletnikoff (ancien receveur des Raiders, ndr) vomissait avant chaque match, et ça a duré toute sa carrière. Mes papillons n’étaient pas si terribles. »

Dans un Orange Bowl de Miami qui vit déjà son 4e Big Game, l’équipe de tournage de Black Sunday, un film sur une tentative d’attentat d’un groupe armé palestinien en plein Super Bowl, fait le plein d’images. Sous un ciel dégagé et une température clémente, l’Amérique du ballon à lacet célèbre le double centenaire de la patrie de l’Oncle Sam. Dans cet exaltant contexte de fête, les ‘Boys font parler leur audace d’entrée de jeu. Sur le coup d’envoi, Preston Pearson le revanchard refile le ballon à Thomas « Hollywood » Henderson sur un reverse plein d’aplomb. Le linebacker déboule sur le côté du terrain avant d’être fauché en touche sur les 44 de Pittsburgh par un Roy Gerela qui se ruine quelques côtes au passage. Pas du tout décontenancé par l’audace texane, L. C. Greenwood dévore Staubach sur le premier jeu. Malgré un fumble, Dallas sauve les meubles, mais doit rapidement punter. Le ton est donné. Le quarterback va passer du temps par terre. Beaucoup de temps.

Pas plus inspirés en attaque, les Steelers aussi sont contraints de se dégager. Et ils sont rattrapés par leur maladresse. Le punter Bobby Walden cafouille le snap, et s’il a beau recouvrir le ballon, les Cowboys récupèrent la possession à 29 yards de la peinture. Roger Staubach. Drew Pearson. En une passe, les deux hommes comblent la distance. Les protégés de Tom Landry brisent la glace. 0-7. Pour la première fois de la saison, le Rideau d’Acier aura plié dès le premier quart-temps.

Loin de paniquer, les Steelers appliquent leur plan à la lettre. Course, course, course, course, oh tiens une passe ! Méthodiquement ils grimpent jusqu’aux 7 yards de Dallas. Deux tight ends sur le terrain. Un de part et d’autre de la ligne. Ça sent la course à plein nez. C’est du moins ce que les joueurs de Pennsylvanie veulent faire croire. Hut ! Randy Grossman fait mine de se tourner vers l’intérieur pour joueur son rôle de bloqueur, avant de s’enfuir vers la endzone. Les Cowboys sont dupés, Terry Bradshaw presse sur la gâchette. 7-7. Pour la première fois en une décennie de Super Bowl les deux équipes auront marqué dans les 15 premières minutes.

Tom Landry décide d’adopter la même stratégie que ses adversaires et lâche les chevaux au sol. 51 yards et 3 petits points au bout. En un drive, les Cowboys auront fait trois fois mieux que l’attaque au sol des Vikings un an plus tôt. Un petit exploit. Pendant que Bradshaw bute sur la sentinelle Cliff Harris, Roger Staubach et l’attaque texane avancent pour mieux reculer. Course, -3 yards. Sack, -12. Re-sack, -10. Dans la redzone quelques secondes plus tôt, ils se retrouvent renvoyés sur les 45. Les poteaux jaunes sont hors de portée. Mis sur orbite par une connexion Bradshaw/Swann acrobatique, Gerela rate la cible juste avant la pause. 7-10.

Gentlemen Society

Au retour des vestiaires, dans un duel de défenses old school, et d’équipes spéciales gaffeuses, le rideau de Pittsburgh étend son emprise. J.T. Thomas intercepte Staubach et remonte 35 yards dans le sens opposé avant d’être repris à 25 unités de la ligne de vérité. Mais bien décidé à entretenir le suspense, Roy Gerela rate de nouveau les perches jaunes. Reconnaissant, Cliff Harris vient tapoter sur le casque du kicker en riant. « Merci du coup de main. » À peine le temps de profiter de sa vanne, le safety texan est envoyé face contre terre par Jack Lambert le chien de garde, venu au secours de son coéquipier. Un coup de sang qui, sans la mansuétude des arbitres, aurait pu (dû) lui valoir une sortie prématurée du terrain. Un rare écart de conduite dans un match d’une exemplarité rare. Aucun mouchoir jaune contre les Steelers, deux seulement contre les Cowboys. Entre gentlemen, on se respecte.

Le troisième quart-temps s’achève sans qu’aucun autre point ne vienne faire gonfler un score minimaliste. Puis vient l’électrochoc. Les attaques endormies et les défenses sur le qui-vive, ce sont les équipes spéciales qui animent de nouveau la rencontre. Acculé dans son propre en-but, le punter texan Mitch Hoopes voit Reggie Harrison surgir de derrière le rideau de fer et bloquer son dégagement. Le ballon file derrière la ligne. Safety. Les Cowboys n’ont plus qu’un petit point d’avance. Et plus pour longtemps. Un joli retour, un drive qui cale rapidement à distance des poteaux et Gerela trouve enfin le bon côté des perches. 12-10 Pittsburgh. Dans la foulée, irradiée, la défense d’acier se met au diapason de ses potes spécialistes. Mike Wagner reconnaît l’action utilisée par les Boys sur l’ouverture du score, la court-circuite et intercepte Staubach.

« C’était notre classique pendant toute la saison. C’est la première fois que ça n’a pas marché, » déplorera le passeur.

Dans un quatrième quart-temps qui s’emballe enfin, les hommes de Chuck Noll sont à 7 yards de faire basculer le match pour de bon. Mais ils devront se contenter de la précision retrouvée de leur botteur pour creuser l’écart.

Côté défense, on a planté des barbelés, creusé des fossés hérissés de piques, érigé des miradors. Les joueurs à l’étoile bleue font du surplace. Avec 70 yards à combler et 4 minutes 25 à tuer, Terry Bradshaw va devoir faire parler ses talents de gestionnaire. Deux petits jeux, et les Steelers se retrouvent face à un dilemme. 3rd & 6. L’audace dans les airs ou l’assurance au sol ? Persuadé que les Cowboys s’attendent à une passe courte ou une course, le quarterback tonsuré remonte son pantalon et ordonne à Lynn Swann de se ruer vers la endzone. Les frapper là où ils ne l’attendent pas. Dans les lignes arrières. Un call agressif. Agressif comme le double blitz qui déboule sur lui dès le hut. Bradshaw dompte la montée furieuse de D.D. Lewis et parvient à lâcher le ballon juste avant que Cliff Harris ne vienne lui faire quitter la terre ferme et que le casque du lineman Larry Cole ne vienne s’écraser contre le sien. Knocked-out. Éteint. Le quarterback ne voit pas le ballon tomber dans les mains d’un Lynn Swann qui file au Paradis, 64 yards plus loin. 21-10. Son match vient de s’arrêter net. Il n’apprendra la fin que plus tard, dans le vestiaire.

« Chaque fois que tu te retrouves sur le terrain et attrapes une passe, tu espères marquer. Tu espères casser un plaquage, saisir le ballon, trouver une ouverture et filer dans l’en-but. J’en ai été capable tard dans le match, » se souvient Lynn Swann. « Ça nous a souri et ça a même été plutôt facile puisque c’était sur une longue passe et qu’une fois attrapée, Mark Washington (cornerback des Cowboys, ndr) ayant tout tenté pour stopper le ballon, et moi avec, je n’ai eu qu’à éviter le plaquage et l’en-but n’était plus très loin. »

Gerela a beau replonger et rater la conversion, avec 3 minutes à jouer, les Steelers ont désormais un confortable matelas d’avance de 11 points. Roger Staubach maintient un semblant d’espoir le temps de 5 jeux et 80 yards conclus dans la peinture. Une passe de 34 yards dans les mains de Percy Howard. Le premier et dernier catch de la carrière de cet obscure receveur. L’onside-kick recouvert par les Jaune et Noir, Chuck Noll, pas vraiment rassuré par ses botteurs, décide de bouffer le chrono au sol. Sans grand succès. Stoppés sur un quatrième essai, les joueurs de Pennsylvanie offrent à leur cousin du Sud une ultime chance. 61 yards pour un exploit. L’équation est simple.

Il reste 72 secondes. Roger Staubach avale 11 yards au sol pour commencer, puis 12 dans les airs. Plus que 38 à combler, mais de précieuses secondes qui s’envolent. Sans qu’on ne puisse se l’expliquer, plutôt que de filer vers la touche pour couper le chrono, Preston Pearson préfère foncer en plein milieu. Tic-tac, tic-tac. Malgré un snap foireux, Staubach parvient a se saisir du ballon et l’expédier dans le vide pour arrêter l’horloge. Une minute s’est déjà envolée. Une première passe vers la peinture qui s’écrase sur le casque d’Howard, un seconde détournée par les doigts de Mike Wagner et qui atterrit dans les bras du safety Glenn Edwards. Les Cowboys tombent de leur cheval. Désarçonnés. Terrassés.

Lynn Swann le grand blessé qui ne devait servir que de diversion aura martyrisé une défense texane qui n’avait pas prévu que le receveur soit si vite remis. 166 yards, un touchdown, une deuxième bague et un titre de MVP amplement mérités.

« Être MVP du Super BOwl, c’est la cerise sur le gâteau, » raconte Lynn Swann. « Mais au bout du compte, tout ça, tu le dois à tes coéquipiers. »

L’Amérique a 200 ans et une histoire déjà riche. Les Steelers, eux, n’en n’ont que 42, mais commencent tout juste à écrire la leur. Une belle histoire. Enfin.

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