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[Globetrotteurs] Garo Yepremian : Garo la Gaffe

Des passeports étrangers ou des parents expatriés. S’il sont tout nés à des milliers de kilomètres des États-Unis, ils ont tous fini par atterrir sur les rectangles verts de la NFL. Voici leur histoire.

La coupe de cheveux de Tryphon Tournesol. Le crâne luisant de Monsieur Propre. La moustache de Ben Stiller dans Dodgeball. Des favoris qui fleurent bon les années 70. Garo Yepremian, ce n’est pas seulement la plus belle calvitie de l’histoire de la NFL et un look hors du temps. Sous sa tonsure, se cache l’un des kickers les plus emblématiques de son époque et le gaffeur le plus célèbre de l’histoire du ballon à lacet. Mais si sa carrière se résume souvent à une action, sa vie se résume à bien plus.

Vaudeville et gridiron

Né à Chypre en 1944, à 4 jours du débarquement de Normandie, de parents arméniens, Garabed Sarkis grandit dans le dénuement et la pauvreté dans un pays alors sous la coupole de l’Empire colonial britannique et où les velléités de rattachement à la Grèce ou d’émancipation pure et simple se font de plus en plus vigoureuses. Un combat lointain pour le gamin, mais qui jalonnera toute son enfance, jusqu’à l’indépendance de l’île en 1960. Pas de plomberie, pas d’eau chaude, pas de chauffage. L’hiver, les parents de Garo font brûler des noyaux d’olive dans la cheminée pour tenter de réchauffer la petite masure. À 17 ans, tout seul, il fuit un pays en proie à une crise institutionnelle et intercommunautaire qui dégénère entre Chypriotes grecs et turcs. Ironie du sort, il quitte son île natale pour une Londres plus cosmopolite et ouverte d’esprit. Le pays que ses compatriotes auront passé tant d’années à refouler de chez eux. Là-bas, il gagne quelques pounds dans un entrepôt où la lumière du jour peine à pénétrer ou comme vendeur dans une mercerie, entre deux cours à l’école américaine et une partie de soccer sur un terrain sablonneux de la capitale britannique.

Quand Krikor, expatrié dans l’Indiana depuis peu, vient lui rendre visite dans son exil londonien, il observe son frangin taquiner avec habileté le ballon rond lors de ces matchs de fin de semaine qui animent les rives de la Tamise. Se rappelant ces quelques matchs NFL sur lesquels il est tombé à la télévision, lui vient une idée aussi inattendue que géniale. « Va avec moi aux États-Unis ! Tu pourrais avoir une éducation gratuite. » Une idée saugrenue en apparence, mais qui ne sort pas de nulle part.

« Krikor avait vu jouer les frères Gogolak, Pete et Charlie, et ils avaient un certain succès en frappant le ballon façon soccer-style, comme ils disaient, » expliquera Yepremian au Huffington Post.

Les deux frangins se renseignent mollement sur les bourses d’études et Garo ne tarde pas à franchir l’Atlantique pour rejoindre son frère dans l’Indiana, là où Krikor, après avoir décroché une rare bourse de soccer, est devenu capitaine de l’équipe. Le coup de foudre est instantané entre Garo et cette terre d’opportunités où tout semble possible.

« […] Je suis immédiatement tombé amoureux de l’Amérique, » conte-t-il au New York Times en juin 1972. « Tout était si propre. Londres était si sale, si poisseuse. »

Rendu dans le Hoosier State, il réalise que les-dites bourses sont presque essentiellement attribuées pour un autre football. Un football où la balle est ovale, brune et sertie d’un lacet blanc dont il ne saisit pas très bien l’utilité. Pourtant après avoir maté un match à la TV, il se décide à claquer quelques billets vert sur un de ces étranges spécimens et sur un de ces drôles de tees. Autodidacte noctambule, il s’incruste en pleine nuit sur le terrain désert de Butler University et son campus boisé en plein coeur d’Indianapolis pour enquiller des coups de pied jusqu’à ne plus sentir son pied gauche. Jusqu’à 120 coup de godasse par session parfois. Autant de frappes que son frère doit systématiquement aller chercher derrière les poteaux jaunes. Un seul ballon oblige.

Un jour qu’il s’entraîne, le coach des footeux vadrouille dans les parages, l’aperçoit, l’observe discrètement et l’enrôle illico dans ses rangs. Seul hic, Garo, qui a déjà 22 piges, a été joueur semi-professionnel de soccer dans ses années londoniennes. Autre sport. Autre continent. Peu importe. Dans sa légendaire bonté, l’inflexible NCAA le juge inéligible et sa carrière universitaire s’achève net avant même d’avoir débuté. Tuée dans l’oeuf. Avec l’énergie du désespoir et la complicité de son frère, le Chypriote empoigne sa plus belle plume et rédige des missives à destination de chacune des franchises d’une NFL qu’il espère moins intransigeante et surtout moins frileuse. L’audace paye. Des Lions en plein spleen après des 50’s glorieuses auréolées de trois titres en autant de finales ou des Falcons encore au stade embryonnaire qui n’ont pas encore disputé le moindre match NFL. Les deux franchises le convient à des essais. Atlanta est séduite, Détroit aligne plus de cash. Direction le nord et un Michigan où une petite communauté arménienne grandissante s’est installée depuis quelques décennies.

À Motor City, il opte pour le numéro 1 car il veut être le kicker numéro 1 annonce-t-il d’entrée. Les mauvaises langues du vestiaire diront que c’est le seul numéro qui ne disparaitrait pas autour de ses côtes chétives et de son corps en forme de coton-tige. Le tout premier match de football de sa vie, il le vit coincé entre son plastron et son casque, sur le terrain. Un baptême du feu en réalité virtuelle. Quelques minutes plus tôt, d’ailleurs, il n’avait aucune idée de comment enfiler ses épaulières. Et ne comptez pas sur ses salauds de nouveaux coéquipiers pour lui filer un coup de main.

« J’étais terrifié, » reconnait-il volontiers. « Détroit avait déjà disputé 5 matchs et je n’avais jamais vu un uniforme de mes propres yeux. Je regardais les autres joueurs pour voir comment ils faisaient pour s’habiller. C’était étrange et terrifiant à la fois. Je faisais 64 kilos et 71 centimètres de tour de taille et j’étais au milieu de ces énormes types avec tout leur équipement. »

Mis à l’essai le mercredi, signé le jeudi midi, il aura passé les jours suivants à s’entraîner sans équipement. Il vient de revêtir un maillot de football pour la toute première fois de sa vie et s’apprête à faire ses premiers pas dans ces pantalons terriblement serrés devant 60 000 paires d’yeux diablement intimidantes.

« J’étais un étranger dans un étrange univers – Je voudrais vous remercier ! » se souvient le Chypriote et son drôle de tic de langage.

Quand son coach lui annonce qu’ils ont perdu le coin toss et qu’ils vont devoir taper l’engagement, Garo pénètre avec le tee sur le terrain, mais au lieu de placer le ballon dessus il se met à scanner la pelouse en quête du coin en question. Le coup d’envoi finalement effectué une fois le malentendu dissipé grâce aux talents de mime de l’arbitre, suivant les conseils avisés de son coach, il revient en courant à toutes berzingues vers le banc de touche pour éviter les sales coups d’adversaires qui l’ont déjà pris en grippe. Le mauvais. Yepremian se retrouve assis aux côtés de Colts qui lui jettent des regards noirs et bat rapidement en retraite. Un drôle de dépucelage des gridirons pour un Garo largué pour qui tout va trop vite. Garo la Gaffe, Acte I.

Menés 24-0 à la pause par les hommes de… Don Shula, les Lions n’ont même pas dépassé la ligne médiane une seule fois se souvient Yepremian. Au retour des vestiaires, le temps d’un fugace sursaut d’orgueil, les joueurs du Michigan plantent enfin un touchdown et le kicker débutant passe ses tout premiers points de botteur professionnel. Les bras en l’air, gesticulant dans tous les sens comme s’ils avaient « décroché un titre » Garo rejoint le bord de terrain sous les regards consternés des siens. Alex Karras, fils d’immigré grec qui lui balançait des encouragements en grec quelques jours plus tôt, contient sa colère, s’approche de lui, pose lentement un pied sur le banc, à côté de Garo, et lui demande aussi poliment que possible qu’est-ce-qu’il peut bien célébrer de façon aussi guillerette alors que les fauves sont en train de se manger une volée. Garo lâche au defensive tackle une réponse lunaire : « Parce que je viens de frapper un touchdown ! ». « I keek a touchdown,» Yepremian vient de trouver le titre de sa future autobiographie. L’animateur de talk-show Johnny Carson sa réplique culte pour la prochaine décennie. Garo la Gaffe, Acte II.

Devenu professionnel en 1966, deux ans après le Hongrois Peter Gogolak et un an avant le Norvégien Jan Stenerud, il est l’un des tout premiers botteurs soccer-style de l’histoire. Cette technique révolutionnaire introduite par le natif de Budapest puis sublimée par l’ancien sauteur à ski qui sonne peu-à-peu le glas des rigides coups de pieds verticaux des kickers aux souliers à la pointe écrasée, square-toe, qui envoient les orteils au front en première ligne au moment de catapulter le cuir entre les perches. Des chaussures de foot traditionnelles, trois pas en arrière, deux sur le côté et un ballon frappé à 45 degrés, de l’intérieur du pied, qui adopte la courbure souhaitée par le botteur, l’école européenne impressionne par sa puissance de frappe et sa faculté à dompter des éléments parfois facétieux. Pourtant, dans le vestiaire, la technique révolutionnaire de cet étranger au drôle d’accent et haut comme trois pommes n’est pas du goût de la vieille garde bercée aux commotions cérébrales entre Yankees. Tellement que le pauvre Garo se retrouve suspendu par le col à un crochet du vestiaire par le tackle Alex Karras, futur Hall of Famer à qui il rend près de 20 centimètres et qui nourrie une haine viscérale pour les quarterbacks et frappeurs. Quand bien même ils parlent eux aussi grec. Dans les rangs ennemis, Yepremian le gringalet devient vite une cible. Qui est cet étranger qui prétend révolutionner ce sport inventé par les Américains pour les Américains pensent les plus étroits d’esprit. Même le Président Lyndon Johnson y va de sa comptine xénophobe.

« Ça ne me plaît pas qu’un petit étranger qui n’a jamais bloqué ni plaqué de sa vie décide de l’issue d’un match âprement disputé dans les tranchées par des vrais Américains, » lâche-t-il au détour d’une entrevue.

Moqué pour ses origines et son pauvre mètre 70, le Chypriote n’aide pas son cas en décidant d’aller à contre-sens de tout ce qui se fait. Pas convaincu par le besoin de se protéger, il opte pour un casque dépourvu de la moindre protection, se plaignant de la faible visibilité que ces appendices superflus occasionnent. Même pas de barre au niveau de la mâchoire. Juste la sangle qui lui serre le menton pour maintenir le casque solidement vissé sur son crâne dépeuplé. Cela ne durera qu’une poignée de semaines. Jusqu’à ce qu’un autre futur Hall of Famer bien trop grand pour lui et dont il n’avait jamais entendu parler ne fasse entendre raison à cet insolent rookie. En semaine 8, face aux Packers, Ray Nitschke, ouvertement hostile aux joueurs étrangers et auto-investi d’un contrat sur la tête du maigrichon crâne d’oeuf, passe à deux doigts de le décapiter avec son avant-bras. Le linebacker fait sauter la mâchoire du pauvre kicker et le ballon des bras de son propre retourneur. Un coude, deux coups. Nouvelle cible préférée de toutes les têtes brûlées de la ligue, Garo entend raison et troque son casque de solex pour un couvre-chef plus conventionnel, équipé de la protection minimale. Le dernier joueur sans casque à barre de l’histoire de la NFL vient de hisser le drapeau blanc. La fin d’une ère. Pas rassuré pour autant, Harry Gilmer, coach des Lions, continue de lui recommander chaudement de sprinter en dehors des limites de jeu après chacun de ses coups de pied. Quitte à de nouveau se tromper de camp et endurer les ricanements acerbes des adversaires.

Deux semaines après cet épisode fracassant, dans le courant d’air du Metropolitan Stadium de Minneapolis d’un Fran Tarkenton lamentable, le natif de Larnaca va fermer plus d’un clapet. Menés de 10 points après 15 minutes, l’artificier de Detroit va enfiler 4 fields goals dans le second quart-temps pour permettre aux félins de repasser devant. Puis deux autres et deux transformation en prime pour sceller une victoire d’un point dans le duel des pires équipes de la Conférence Ouest. Un match sans enjeux, mais historique. Avec 6 coups de pied victorieux, Yepremian vient d’établir un nouveau record NFL sous les yeux de Fred Cox, botteur aux souliers plats des Vikings et deuxième spécialiste le plus prolifique de l’histoire au moment de prendre sa retraite. Le clash des générations. « Ils feraient mieux de resserrer les lois sur l’immigration, » lâchera un Norm Van Brocklin aka The Dutchman, coach des Violets, frustré après la partie. Frustré, le kicker l’est aussi. Mais en silence.

« Les coachs ne m’ont jamais traité comme si je faisais partie de l’équipe, » regrettera-t-il auprès de Jerry Green du Detroit News« Tout ce qu’ils me faisaient faire aux meetings, c’était éteindre la lumière et regarder des matchs entiers. […] Ils ne m’ont pas traité comme un joueur de football. »

Garo Yepremian achève sa première saison de footballeur avec un 13/22 tout sauf honteux à l’époque et qui lui permet de rempiler pour une campagne 1967 sans saveur où il ne joue que très peu. Lourdé par des Lions qui ne veulent plus de lui en 68, il s’enrôle dans la Garde Nationale pendant 6 mois afin de booster son dossier d’immigration pour la citoyenneté. Son devoir accompli, il signe chez les Michigan Arrows en Ligue Continentale. Une victoire, 11 défaites, à peine 4000 malheureux en tribunes, un désastre. En 69, l’équipe jette l’éponge quelques mois avant que toute la ligue ne s’effondre et Garo se retrouve au chômage. Il n’a plus foulé un terrain de NFL depuis deux ans. Errol Mann nouveau buteur des fauves de Détroit, le GM Edwin Anderson propose quand même à Garo de tirer quelques ficelles pour essayer de lui dégoter un point de chute. Une seule réponse positive. Celle de Don Shula.

Je voudrais vous remercier !

La saison 1970 n’a que 15 jours que Yepremian est déjà élevé au rang de titulaire. Un poste auquel il s’accrochera pendant 8 ans. Indéboulonnable. Quelques semaines plus tôt, lorsqu’il débarque au camp d’entraînement des Dolphins avec sa couronne de cheveux hirsutes, son crâne déboisé et ses favoris frisottants, ses nouveaux coéquipiers le prennent pour un curieux du coin ou le voisin d’un des coachs. Le jardinier peut-être. Personnalité attachante capable de jongler entre un anglais chantant, un arménien et un grec maitrisés et un français convaincant, il traîne sur le bord du terrain pendant que les vétérans de la défense et de l’attaque se liquéfient au soleil sous les yeux de rookies avides d’apprendre. De ses 6 mois en treillis, Garo a hérité d’une drôle de manie. Par mimétisme, imitant son chef instructeur, il ouvre – ou clôt, lorsqu’il a oublié – presque chacune de ses phrases par un « Je voudrais vous remercier, » avant de parler de la météo du jour. « Je voudrais vous remercier ! – Il fait vraiment très chaud à Miami pour y tenir un camp d’été, » se souvient de sa plume Doug Swift, rookie de Miami en 70, dans le Mirror Spectator.

« Vous voulez la meilleure histoire d’immigrant ? » demande Don Shula. « Pour moi, c’est le petit Arménien dans mon vestiaire. Si vous aimez l’Amérique, alors vous devez aimer Garo Yepremian. »

En 70, première campagne depuis la fusion AFL-NFL, les Dolphins de Monsieur Don Shula n’ont que 4 ans, mais déjà plein d’ambition. Après 4 saisons soldées par autant de bilans négatifs, portés par un Garo qui signe un joli 75% de réussite pour l’époque, ils remportent dix rencontrent et échouent à un petit succès de décrocher leur premier titre de division, privilège qui échouera aux Colts de Johnny Unitas. Quelques semaines plus tard, les joueurs de Baltimore deviendront les premiers champions de cette nouvelle ère au terme d’un Super Bowl V frôlant parfois le pathétique.

117. Un an plus tard, le Chypriote tonsuré perd en précision, mais inscrit le plus gros total de points de sa carrière. Propulsés en playoffs grâce à 10 nouveau succès et la première place dans l’AFC Ouest, les jeunes Dauphins s’offrent un duel au sommet avec les Chiefs de Len Dawson et Hank Stram, sacrés deux ans plus tôt. Dans la boue et le froid de Tulane, Yepremian, lui, s’offre un duel de canonniers avec Jan Stenerud, la star inconditionnelle du soccer-style. Dans une interminable et épique bataille à deux prolongations, le Norvégien flanche par trois fois, le linebacker glouton Nick Buoniconti empile 20 plaquages et Garo, de 37 yards, fait tomber le rideau sur le plus long match de l’histoire. 82 minutes et 40 secondes d’un combat onirique. Une semaine plus tard, Miami ne laisse aucune chance aux Colts de Baltimore et, à 5 piges, les Fins s’offrent le premier Super Bowl de leur existence. Un coup de pied raté, un réussi. Yepremian inscrit les 3 seuls petits points des siens. Un an après le fiasco de Miami face aux Colts, Dallas remporte le Big Game VI. Ça n’est que partie remise.

Quand il n’enquille pas les coups de savate sur les terrains hachurés de blanc, Garo se réfugie dans son garage, où il fait turbiner sa machine à coudre. Dans l’ombre et la fraîcheur de son sous-sol, il conçoit des cravates. « Larges, en laine, improbables, avec des motifs criards et abstraits qui vous donnent une idée de ce que quelqu’un sous acide doit voir, » écrit Judy Klemesrud du NY Times en 1972. Elles sont « plutôt colorées » reconnait le couturier à temps partiel depuis 1967, quand les Lions ont rompu avec lui. Depuis son coup de tatane victorieux de Kansas City, des fans extatiques ont fait exploser les ventes. À tel point que durant la semaine du Super Bowl, Azaclouhi, sa mère, a dû descendre de Détroit filer un coup de main à la fiancée de Garo, totalement débordée par l’afflux de commandes. 2000 cette saison estime le patron. Si bien que Yepremian envisage une première pour la prochaine collection : une cravate à motif footballistique. Des poteaux jaunes, sûrement. Un dauphin ou un ballon, peut-être. Et pourquoi par des T-shirts aussi. Une chose est sûre, si 15% de la production demeure dans la cave, dès le printemps, le reste est pris en charge par une compagnie de sous-traitance.

1972. La perfection. Malgré une précision plombée par un début de saison au ralenti et trois performances foireuses face aux Cards, Pats et Chiefs, Garo claque 115 points et est l’un des grands artisans des 14 succès en autant de rencontres de la troupe de Don Shula. Notamment ce 1er octobre, au Metropolitan Stadium de Minneapolis, encore lui, où sans la confiance affichée de Don Shula et un coup de pied longue distance de 51 yards dans le money-time la légendaire invincibilité des Floridiens aurait certainement pris fin dès la semaine 3. Les Browns et Steelers écartés non sans mal, les Dauphins retrouvent le Super Bowl. L’heure de la revanche a sonné. Leur victime expiatoire, les Redskins de Sonny Jurgensen et du MVP Larry Brown.

Super Gaffeur

14 janvier 1973. Le grand jour de Garo. Dans un match fermé, mais globalement maîtrisé par sa No-Name Defense, Miami mène 14-0 avec un peu plus de 2 minutes à disputer. 4e et 4 yards. La tentation de jouer le coup et de plier l’affaire est palpable, mais Don Shula a un dénouement bien plus savoureux en tête. 17-0.

« Je me suis dit, ‘Boy, ça serait incroyable que Garo passe ce coup de pied et que nous l’emportions 17-0 dans une saison de 17-0. Quelle formidable façon de se souvenir à jamais ce ce match’, » confiera-t-il à Associated Press« Et puis Garo a fait ce qu’il a fait. »

Une taloche de 42 yards tout à fait dans les cordes d’un Yepremian qui aura prouvé sa fiabilité tout au long de cette incroyable saison. Copieusement arrosé par les rayons d’un soleil qui part lentement se coucher, Garo s’élance pour la postérité. Tendue, sa frappe adopte d’entrée une trajectoire basse, trop basse, va s’écraser contre les bras du géant Bill Brundige et s’échappe en bondissant sur la droite. Plus vif que son holder de 38 piges Earl Morrall, piston de luxe de Bob Griese pendant ses 11 matchs d’absence en saison régulière, le Chypriote choisit de se saisir du cuir de ses mains plutôt que de plonger dessus. Quarterback de fortune ridicule face au mètre 96 de Brundige, celui qui n’a jamais fait que taper dans le ballon de toute sa vie de footballeur cafouille magistralement en tentant d’adresser une passe en même temps qu’il exécute un énigmatique saut de cabris. Peut-être pour compenser son déficit de centimètres. Le ballon glisse dramatiquement de sa main vers l’arrière et rebondit sur son épaule droite avant d’être catapulté vers l’avant, à la manière d’un volleyeur, par un Garo en panique totale. Le cuir échoue dans les bras de Mike Pass qui décampe à toute vitesse le long de la ligne, humilie une dernière fois le pauvre kicker sur un cadrage débordement et file à dam, 49 yards plus loin. 14-7.

« Honnêtement, j’ai cru que j’étais mort, » reconnaîtra Garo. « Je n’ai jamais été déçu de la sorte de toute ma vie. Bonté divine, j’ai cru que c’était la fin. »

Stupeur. Hilarité. Colère. Cocktail d’émotions sur le terrain du Coliseum de L.A. Si les bons mots de Norm Evans, tackle et leader spirituel de la meute des croyants, le ramènent parmi les vivants, certains de ses coéquipiers fulminent et sont prêts à l’enterrer là, sur la touche.

« Si on perd le match, je te tue, » le menace le futur Hall of Famer Nick Buoniconti, sa face de mafieux rital et sa raie parfaitement couchée vers la droite.

Pendant 2 dernières minutes insoutenables pour ses pauvres nerfs, Garo reste planqué à la vue de tous. Seul à une extrémité du banc. Tétanisé. Miami tient bon, tout le monde exulte, sauf ce petit bonhomme aux crâne ratiboisé qui observe les embrassades et effusions de joie de loin, incapable de se remettre de ces quelques secondes de folie. « Je ne serai jamais un quarterback, » confesse-t-il dans un éclair de lucidité aux journalistes massés devant son vestiaire. Encore saisi par le stress, la peur, la vague de moqueries et les émotions schizophrènes de ce match insensé, Garo quitte la fiesta prématurément pour aller se glisser dans un bain d’eau glacée dans la chambre de son hôtel. Loin des blagues de médias cruels et de coéquipiers avinés. Ivres de joie. Ivres tout court. Sept jours plus tard, au Arrowhead Stadium de KC, Yepremian claque 5 field goals records, permet à l’AFC d’arracher un Pro Bowl bien terne et est couronné MVP de la partie.

De retour à Miami, il s’enferme à double tour chez lui et refuse d’en sortir. Des semaines durant, il s’isole du reste du monde et de cette folie médiatique ricaneuse trop imposante pour ce petit bonhomme simple et pourtant si rieur de nature. Un beau jour, il reçoit une lettre signée de la main de Don Shula. En toute simplicité, le coach déverse un torrent d’éloges, soulignant l’importance de Garo pour l’équipe, rappelant le nombre de fois où il leur aura sauvé les miches au cours de cette épopée grandiose. « La plus importante lettre de toute ma vie, » concédera Garo des années plus tard à l’occasion d’un événement caritatif aux côtés du stratège des Fins. « Quelle lettre ? » interroge un Shula qui ne pige rien. Et c’est bien normal, car jamais il ne l’a écrite. Cette missive, elle fût l’oeuvre de Dorothy, l’épouse de Yepremian. Avec les années, il apprend à vivre avec ce douloureux épisode. Surtout, il apprendre à en rire, lui l’éternel optimiste et blagueur.

« À chaque aéroport, les gens me pointaient du doigt et disaient, ‘Hey c’est le type qui s’est foiré au Super Bowl, » se souvient-il dans une entrevue à AP en 2007. « Au bout d’un moment, ça commence à taper sur les nerfs. N’importe qui d’autre serait devenu dingue, mais heureusement, je suis du genre je-m’en-foutiste avec ce genre de choses. »

« T’es toujours capable de la lancer, Garo ? » lui demandera plein de malice Barack Obama en 2013, lors de la visite à la Maison Blanche des invincibles Dauphins de 72. « Je suis à un sur un, aucun quarterback n’a fait mieux dans l’histoire du Super Bowl, » lui répliquera un botteur qui ne manque pas de répartie. Le Président fait mine de s’éloigner à la manière d’un receveur dans le Salon Bleu réquisitionné pour l’occasion, Yepremian se retourne et laisse glisser le ballon de ses mains exactement comme il l’a fait 4 décennies plus tôt. Obama rattrape le cuir. « Maintenant je suis à deux sur deux ! » raconte le Sun Sentinel le 16 mai 2005, quelques heures après qu’un cancer les aient emportés, lui, et son sens de l’humour.

Car cette lamentable passe finalement devenue fumble aurait pu être un fardeau, mais Garo, armé d’un redoutable second degré et de son imperturbable bonhommie, aura su la métamorphoser en cocasserie qu’il prend un plaisir non-feint à raconter voire rejouer quand il n’en rigole pas avec ses coéquipiers Johnny Carson et Bob Hope. L’été suivant, durant le camp d’entraînement, Don Shula manigance même un atelier un peu particulier pour mettre à l’épreuve le sens de l’humour de son protégé. Holder, Earl Morrall laisse volontairement le ballon filer entre ses doigts et le coach et sont sourire gouailleur se mettent instantanément à beugler « Couche-toi dessus ! Couche-toi dessus ! » à son kicker. Cette fois, Garo s’exécute sous les rires hilares de toute l’équipe. Le sien compris. Même sa petite taille est un sujet de plaisanterie dont il use avec plaisir. 

« Je fais 80 kilos et 1 mètre 71,5. Mais si je peigne mes cheveux bien droits, je fais presque 1 mètre 73, » s’amuse-t-il auprès du New York Times.

Jamais vous ne l’entendrez s’épancher sur les ravages intérieurs causés par cette action désastreuse et sur les sinistres semaines que le kicker a enduré. Enfermé chez lui. En tête-à-tête avec lui-même. Jusqu’à cette lettre providentielle.

Un an après ce Super Bowl chargé d’émotions, les Dolphins récidivent. Si leur historique série de victoires prend fin dès la semaine 2 à Oakland, les hommes de Don Shula enchaînent 10 succès consécutifs, ne s’inclinent que 2 fois et conservent le titre de division notamment grâce aux 113 points de leur gaffeur préféré, au sommet de son art tant qu’il ne met pas ses mains sur le ballon. Portés par une armée de 5 futurs Hall of Famers en attaque et un Yepremian qui claque 25 pions et poursuit son 100% en séries amorcé 3 ans plus tôt, les Dolphins marchent sur les Bengals au premier tour, se vengent des Raiders de John Madden en finale de l’AFC et bouffent des Vikings tétanisés qui passent une nouvelle fois à côté de leur Super Bowl pour s’offrir un deuxième titre consécutif et égaler les Packers de Vince Lombardi. Puis après 3 ans d’ascension fulgurante à tutoyer le firmament, les cétacés replongent tranquillement dans des eaux plus profondes. Précision un coup brillante, comme lorsqu’il cogne à 81,3% en 1975 ou 82,6 en 78, un coup désastreuse, comme lorsqu’il tourne à un piteux 45,5% de réussite, Garo voit le crépuscule se profiler à l’horizon. Lentement.

Non conservé par Miami, il amorce une fin de carrière sans grand relief. Une petite année honorable chez des Saints qui signent enfin une saison à l’équilibre après 12 années d’existence dans le rouge puis une retraite anticipée chez des Bucs qui n’ont pas encore atteint l’âge de raison. Ironie de l’histoire, après seulement trois semaines, il est mis sur la touche au profit de Bill Capece, un ancien camarade d’école du fils de Don Shula. Invité à assister à quelques entraînements des Fins, l’ado passe du temps à assister Garo dans ses incessantes répétitions de gammes. Pas maladroit, le Chypriote l’encourage même à envisager une carrière de kicker professionnel si l’envie le botte. Un passage éclatant à Florida State plus tard, il précipitera la retraite de son ancien mentor.

Le 14 janvier 1973, en fin d’après-midi, il était au fond du trou. Paralysé. Honteux. 8 ans après cette bévue dont jamais il ne se défera, Garo Yepremian raccroche avec 1074 points au compteur. Élu meilleur botteur de la décennie 1970, personne n’aura marqué plus de points que lui durant ces 10 années (905) auréolées de deux bagues de champion. Que de chemin parcouru depuis sa petite île méditerranéenne. Que de chemin parcouru pour ce gamin bourré de culot qui n’avais jamais joué au football de toute sa vie avant devenir professionnel. Même pas au lycée. Encore moins à l’université. 14 saisons insensées. 14 saisons qui se résument à bien plus qu’une simple gaffe sans conséquence.

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