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Chroniques Globetrotteurs Histoire

[Globetrotteurs] Margus Hunt : le colosse de la Baltique

Des passeports étrangers ou des parents expatriés. S’il sont tout nés à des milliers de kilomètres des États-Unis, ils ont tous fini par atterrir sur les rectangles verts de la NFL. Voici leur histoire.

Pays de Galles. Taïwan. Honduras. Liban. Croatie. Guatemala. Kenya. Belgique. Belize. Colombie. Panama. Lituanie. Venezuela. Zaïre, avant qu’il ne devienne la République Démocratique du Congo. Et l’Estonie. Un séduisant tour du monde d’États faisant partie du club des nations dont deux des ressortissants, pas un de moins, pas un de plus, a foulé un terrain NFL. En 2013, 8 ans après le Titan Michael Roos, Margus devient le second Estonien à rejoindre la sacro-sainte ligue. Bienvenue dans le club.

Changement de disque

Une petite église luthérienne à la toiture vert émeraude esseulée sur une modeste colline. Une timide chapelle orthodoxe noyée dans la verdure. Les vestiges tranquilles d’un château médiéval achevé au XIVe siècle et ravagé trois-cents ans plus tard, en pleine Grande Guerre du Nord opposant la Russie du tsar Pierre le Grand à la Suède du roi Charles II. Ancienne place forte de l’Ordre Teutonique, jamais la citadelle ne sera reconstruite et ses ruines sommeillantes rappellent aujourd’hui le passé multi centenaire de Karksi-Nuia, ce village de 1500 âmes collé à la frontière lettone, dans le Viljandi, ce comté du sud de l’Estonie chargé d’histoire. C’est au milieu des vestiges de ce riche héritage que grandit Margus. Dans un pays qui s’apprête enfin à s’extirper de l’emprise soviétique titubante de Moscou. En pleine Révolution chantante, ce soulèvement pacifique qui aboutira à l’indépendance retrouvée de l’Estonie en 1991. Un an après ses voisins lettons et lituaniens, le troisième Tigre de la Baltique est enfin sorti de sa cage.

Dans cette localité isolée, loin de tout, Margus Hunt choisit les pistes d’athlétisme pour tuer le temps et espérer un futur plus réjouissant. Rien de plus normal pour ce rejeton d’une famille de sportifs. Pilote de course deux roues talentueux, son père préfère poursuivre sa vie ailleurs. En solo. Loin de sa famille. Absent. Sans véritable figure masculine pour le guider, Hunt s’en remet aux deux femmes de sa vie. Edna et Kairi. Une mère ancienne patineuse de vitesse. Une soeur de 14 ans son aînée et star du sprint national dans un passé pas si lointain. Ado, gâté par ses gènes, athlète sans véritable point faible, il s’époumone sur les 10 épreuves du décathlon. Vite, il réalise que sa puissance naturelle et sa haute stature en font un lanceur redoutable. Disque, marteau, poids, il développe ses bras et deltoïdes herculéens à coup de lancers de plus en plus lointains. À 16 balais, fort d’une progression constante, il s’embarque dans un long périple de plus de 6000 bornes pour participer aux Championnats du monde d’athlétisme jeunesse de Sherbrooke, au Québec. Pour sa première compétition d’envergure, il se classe 8e de la finale du marteau. Une performance modeste, mais qui décuple sa détermination. 

Entre 2005 et 2006, la courbe de progression de Margus au disque et au poids impressionne. Profitant des précieux conseils d’Aleksander Tammert, habitué des finales continentales et olympiques devenu ami de la famille et qui accompagne l’ado dans son apprentissage, le jeune discobole progresse à vue d’oeil en même temps qu’il poursuit une croissance affolante. En juillet 2005, quelques jours à peine après avoir soufflé ses 18 bougies, il décroche l’or au lancer du disque au Championnats d’Europe juniors d’athlétisme de Kaunas, en Lituanie. Record national junior et meilleure marque de la compétition en prime. Même dans une discipline d’apparence confidentielle, ses prouesses ne tardent pas à lui valoir une petite célébrité parmi ses compatriotes les plus férus de sport.

« Dès son plus jeune âge, il était déjà connu de tous les fans de sport en Estonie, » affirme Erich Teigamäg, président de la Fédération Estonienne d’Athlétisme, dans les pages web de Grantland.

Un an plus tard, à Pékin, Margus casse la baraque. Premier jour de compétition. De bon matin, devant une foule clairsemée et encore dans le cirage, l’Estonien illumine la Cité Interdite avec un jet à 66,35 mètres et s’empare du nouveau record du monde junior. Le lendemain, en finale, il bat sa propre marque une première fois avant de la pulvériser avec un lancer à 67,32 mètres. À des années lumières de la concurrence, il grimpe sur la plus haute marche du podium. Libéré par sa breloque en or et sans la moindre pression, il atomise sa meilleure performance au poids. Dès les qualifications, il efface nettement son record perso de 18,61 mètres pour se hisser en finale avec un dossard d’outsider qui lui convient parfaitement. Le lendemain, après un premier essai mordu, il met un mètre à sa meilleure marque sur le jet suivant et balance son quatrième lancer à plus de 20 mètres pour s’emparer de la tête du concours d’un cheveux. Trois centimètres. Relâché comme jamais, en apesanteur comme Calogero, il va tuer le suspens sur un 5e tentative décoiffante en expédiant le poids de 6 kilos à 20,53 mètres, nouveau record du monde junior sorti de nulle part. Il vient de coller près de deux mètres à son meilleur jet en compétition. Un double titre en trois jours inédit dans ces displicines. Agenouillé sur la piste, il jubile. Son visage d’ordinaire si placide inondé de larmes. Enfoui sous ses mains de géant.

Un succès inattendu qui le propulse sur le devant de la scène. Au pays du lancer du disque, le petit géant Estonien devient soudainement une vedette nationale et on le positionne déjà parmi les principaux rivaux de son compatriote Gerd Kanter, en pleine ascension, pour décrocher le titre Olympique à Pékin. La pression devient pesante. Trop.

« C’est devenu problématique, » confie-t-il au site officiel des Bengals en 2013. « Quand tu viens d’un pays d’1,3 millions d’habitants et réalise quelque chose comme ça, la pression pour remporter le titre olympique deux ans plus tard devient immense. Il fallait que fuis loin de tout ça. »

Il lui faut un plan d’évasion pour échapper à cette soudaine célébrité à laquelle il n’est pas préparé. Gros consommateur de séries et films américains, Margus l’autodidacte peut se vanter de parler un anglais plus que potable et, suivant les bons mots de Tammert, entrevoit vite le potentiel salvateur d’un exil américain où la barrière de la langue ne l’effraie pas et où il dispose de quelques contacts. En 2007, son choix est fait : il veut traverser l’Atlantique.

« J’ai beaucoup regardé Friends quand j’étais en Estonie, et à peu près n’importe quel film américain qui sortait, » raconte-t-il à Bleacher Report en mai 2013. « En France, Allemagne et Italie, les séries TV sont doublées, mais nous n’avions que des sous-titres en Estonie donc j’ai rapidement pu apprendre l’anglais grâce à ça. »

À l’autre bout du monde, Dave Wollman entend parler de ce gamin bourré de talent en quête d’un challenge moins oppressant. Coach des coureurs, sauteurs, marcheurs et surtout lanceurs de la Southern Methodist University de Dallas, il connaît bien l’Estonie. En 1990, il fait de son nouveau poulain, Aleksander Tammert, le premier athlète de l’ancien bloc soviétique à décrocher une bourse d’études sportive aux États-Unis. En 2004, il décrochera le bronze au disque aux J.O. d’Athènes. La première breloque olympique post-URSS pour cette jeune Estonie retrouvée sur les pistes d’athlétisme. Toute une génération de gosses devient soudainement accro à cette discipline antique. À commencer par Margus. À force d’échanges avec Aleksander, son choix est fait. Il veut à tout prix rejoindre Wollman au Texas. À part les Cowboys et la série Dallas, il ne connait rien à ce coin des States. Les Mavericks lui parlent vaguement grâce à Martin Müürsepp, seul joueur estonien de l’histoire de la NBA durant deux éphémères saisons à la fin des années 90. Mais ça ne l’effraie pas.

Discobole et manque de bol

Pendant un an, Margus met le lancer du disque entre parenthèses et passe deux années dans l’armée à se triturer les méninges, d’abord, puis imaginer sa future vie texane, ensuite, une fois son choix américain arrêté. Quand il débarque sur l’impressionnant campus aux lignes parfaitement symétriques généreusement badigeonnées de chlorophylle de SMU en janvier 2007, c’est sans bourse d’études. Depuis 2004, dans un soucis d’équité entre moyens alloués aux femmes et aux hommes, le board de l’université a décidé de sacrifier un programme masculin d’athlétisme pourtant couronné de succès depuis deux décennies et l’arrivée de Dave Wollman. 16 ans plus tard, son cercueil est toujours bien scellé. Pendant presque un an et demi, étudiant à temps partiel, il squatte la piste de Westcott Field en tant qu’élève privé de Wollman. En août 2008, spectateur cathodique, il regarde Gerd Kanter décrocher l’or au disque à Pékin. Qualifié en finale, Tammert devra se contenter de 3 jets avant de laisser les ténors s’expliquer entre eux et finira 12e du concours. À l’automne, étudiant lambda parmi tant d’autres, les presque 50 000 dollars de frais de scolarité de sa première année son très largement financés par les généreux euros de son beau frère. 

« Quand un type choisit de décliner les offres de 300 autres facs pour s’inscrire de lui même et payer 50 000 balles pour venir à SMU et être coaché par moi, je pense qu’on peut dire qu’il sait ce qu’il veut, » raconte Wollman sur grantland.com

Freshman sans bourse de sportif, il passe toute l’année à décortiquer sa mécanique de lancer avec son coach et se creuser les méninges pour imaginer n’importe quelle façon d’améliorer ses performances. En salle de muscu, il impressionne. À tel point que les autres athlètes des différents programmes épargnés par la saignée s’interrompent en plein effort pour observer cet énergumène. Malgré son nouveau coach, comme en 2007, il n’est qu’un simple figurant lors des finales continentales U23 au disque en 2009, avec des lancers à des années lumière de ses exploits de junior, réalisés avec des instruments légèrement moins pesants. Il ne passe même pas les qualifications au poids. De retour au Texas et pendant qu’il soulève de la fonte, dans l’impasse, résolu à rester à Dallas sans avoir à ponctionner une nouvelle fois les finances de son beau-frère, Margus se met à penser à un sport dont il ne connait pourtant strictement rien. Un football généreusement financé à l’inverse d’un athlétisme masculin toujours en mort clinique. Convaincu que les mensurations, les qualités athlétiques et l’éthique de travail irréprochable du Balte ne laisseront pas de marbre sur les gridirons, Wollman lui suggère d’aller glisser un mot au coach des footeux.

Devant un attroupement de joueurs et de coachs, les 204 centimètres et 127 kilos de Margus décoiffent. Sa ligne droite achevée, June Jones se tourne vers Wollman et lâche : « Ok, je le prends. » En 4,6 secondes et 40 yards, record du monde de l’entretien d’embauche le plus supersonique de l’histoire, il vient de convaincre le coach des casqués d’accorder des études tous frais payés à un type qui n’a jamais enfilé un plastron de sa vie et n’avait jamais foulé un terrain de football jusqu’à ce jour. Une séance d’essai aura suffit. Une séance entrée dans la légende des Mustangs. Hunt a beau ne rien connaître à ce sport, le choix est fait. Le Super Bowl plutôt que la médaille olympique. En Estonie, sa décision est loin de faire l’unanimité. Dans ce petit pays si fier des triomphes de ses athlètes, ce renoncement est vécu comme un acte de trahison par les plus hostiles. Pourtant, malgré les mots durs de certains de ses compatriotes et la fureur qui gagne sa mère lorsqu’elle à le malheur d’errer dans les commentaires d’articles consacrés à son fils, il est hors de question d’oublier son pays natal.

« Mon essai était en novembre 2008 et ensuite je suis rentré chez moi pour Noël, » raconte-t-il. « C’est à ce moment-là que j’ai acheté Madden. »

À 21 piges, manette en main, dans la peau des Cowboys, « la seule équipe que je connaissais à peu près, » Margus Hunt rattrape le temps perdu à coup de croix, de rond, de L1, de R2 et de stick droit. Une façon de s’immerger autant que possible dans ce football totalement étranger pour lui. Il part de zéro. Il ignore jusqu’au nombre de joueurs présents sur le terrain. 

« Le plus gros obstacle a été d’apprendre tout le lexique propre au football, » explique-t-il à l’Indy Star en 2018. « Qui est qui, qu’est-ce qui se passe, quelles sont les différentes formations. »

Les bases digérées, il se penche sur le positionnement des joueurs, leurs missions, les techniques. Il apprend les rudiments de la défense et se familiarise avec les mécanismes de ce jeu d’échec en réalité virtuelle. Un apprentissage en solo tout sauf surprenant pour un type qui aura appris l’anglais en matant Chandler, Monica, Ross & Co se marrer, s’engueuler, hésiter entre pâtes ou pizza et se questionner sur le sens de la vie.

Très vite, son double mètre et ses interminables bras deviennent un calvaire pour les botteurs adverses. Pour sa première saison sous le bleu de SMU, le colosse estonien bloque la bagatelle bluffante de 7 coups de pied. À une unité du record NCAA sur une saison. Joueur de rotation en défense, il conclut sa première année de footballeur en signant un sack lors d’un Hawaii Bowl victorieux face au Wolf Pack de Nevada. Pour June Jones, l’ancien coach des Rainbow Warriors d’Hawaii pendant 8 saisons, un succès un peu spécial qu’il savoure sans compter auprès de la presse une fois la rencontre achevée. Après un bonne heure à se prêter au jeu des médias, dans les couloir menant au vestiaire, il tombe sur un type encore en uniforme. Planté là. À l’attendre patiemment. Margus. Il veut juste glisser quelques mots à son coach.

« J’étais totalement surpris, » explique Jones. « Je lui ai demandé, ‘Qu’est-ce que tu fabriques Margus ?’. Les autres gars étaient tous allés se changer au vestiaire et étaient déjà dans le bus. Il m’a répondu, ‘Coach, je voulais juste vous remercier de m’avoir laissé une chance d’intégrer cette équipe.’ »

Coach Jones est scié par cet aveu aussi inattendu que touchant. Quand le géant lui tend la main, l’ancien quarterback des Falcons à la fin des 70’s l’enlace dans ses bras. « Margus, tu vas devenir un grand joueur mon gamin. » En 2009, il profite d’une ligne défensive faiblarde et de la suspension d’un de ses coéquipiers pour être promu defensive end titulaire. Un déclic pour lui qui enchaîne enfin les actions à un rythme soutenu et non plus seulement dans un rôle de figurant. « Ça m’a permis de voir ce sur quoi je devais travailler si je voulais rejoindre la NFL d’ici quelques années. » Enfin imprégné de ce sport qui aime tant se compliquer la vie, il récolte une quarantaine de plaquages, fait quelques dégâts derrière la ligne, dézingue deux ou trois quarterbacks et rafle son quota annuel de blocs. 

En 2011, entre une séance d’entraînement et une session gonflette à la salle, il fait galoper ses doigts sur le piano en compagnie de son coloc de chambre et coéquipier Szymon Czerniak au cours de leçons endiablées. Pour l’Estonien, une façon de renouer avec la riche tradition musicale de son pays. Junior, ses trois seuls sacks de l’année arrivent à point nommé lors du BBVA Compass Bowl contre les Panthers de Pitt. En 2012, à quelques mois des Jeux de Londres, son nom s’incruste dans la liste annuelle des 10 phénomènes physiques et athlétiques universitaires de Bruce Feldman de CBS Sports. Désigné comme « un joueur créé de toutes pièces sur PlayStation, » il prend la mesure du chemin parcouru depuis son double titre pékinois et son abandon progressif des stades d’athlétismes pour les arrogantes forteresses de la NCAA.

« Ça a été des sacrées montagnes russes, c’est le moins qu’on puisse dire, » concède-t-il sur le site officiel des Bengals. « Il y a 6 ans, j’étais presque certain de me retrouver aux Jeux de 2012. On ne sait jamais ce que la vie nous réserve. Parfois, tu saisis l’opportunité qui s’offre à toi et tu travailles comme un acharné derrière. »

4 ans après une métamorphose en footballeur que ses compatriotes ont enfin digérée, le spécialiste des blocs s’est mué en defensive end All-Conference en claquant 8 sacks pour sa dernière saison sur le campus centenaire de SMU. Presque condamnés à l’abattoir avant l’arrivée du géant balte, les Mustangs se sont trouvés un second souffle inespéré. Pour ses adieux au monde universitaire, Margus claque trois plaquages pour perte, force deux fumbles, déglingue deux fois un Derek Carr aux abois et est couronné MVP d’un Hawaii Bowl à sens unique face aux Bulldogs de Fresno State. Une performance qui lui doit quelques gazouillis de Toomas Hendrik Ilves, Président estonien, sur Twitter. Il raccroche son casque flanqué d’un équidé pour la dernière fois avec 17 coups de pied bloqués (à deux unités du record de James Ferebee de Mexico State entre 78 et 81) dont 10 field goals qui, eux, constituent un record universitaire.

Invité à un Combine d’Indianapolis aux allures de flashback nostalgique, l’ancien décathlonien livre une prestation XXL. « En gros, le Combine n’est rien de plus qu’un meeting d’athlétisme, » lâche-t-il. Sur le banc, il soulève 38 fois une barre à 225 livres (102 kilos) malgré d’immenses bras de plus de 2 mètres d’envergure plus fragiles et plus vulnérables aux effets de l’épuisement. Une détente sèche de 87 centimètres de haut, un 40 yards englouti en 4,6 secondes, l’Estonien impressionne les observateurs. En vitesse et sur le banc, il se classe dans le top 5 de tous les linemen des 5 derniers Combines réunis. Un cas unique. Malgré ses lacunes techniques et tactiques, il s’impose comme le defensive end le plus scotchant athlétiquement parlant d’une cuvée 2013 animée par le Ghanéen Ezekiel Ansah et l’Allemand Björn Werner.

Quand il pénètre dans la salle pour sa rencontre avec les Pats, Bill Belichick l’attend, enfoui sous son indémodable hoodie, son ordi sur les cuisses. « C’est donc toi le Margus Hunt dont j’entends parler depuis 4 ans. » Pourtant, si bien des scouts sont séduits et que les observateurs l’envoient en fin de premier tour pour les plus optimistes ou au round suivant pour les plus réalistes, le Balte n’échappe pas à son lot de doutes. Si son potentiel athlétique épatant fait l’unanimité, son déficit d’expérience, son manque de régularité, la faible production de ses premières années, son âge avancé et la marche qui sépare la Conférence USA de la NFL sont autant de zones d’ombre qui embrument son cas et alimentent la prudence des managers généraux et coachs en quête de muscle sur leur front seven. Pas de quoi inquiéter l’intéressé pourtant.

« La question de l’expérience est un soucis qui a souvent été relevé, mais je n’en vois pas le problème, » explique-t-il à Grantland. « Ça fait 4 ans que j’apprends le football en continu. Tout ce qui compte désormais, c’est de continuer d’apprendre et de s’entraîner. J’en suis à un stade où je prends un véritable plaisir à apprendre. » 

Le 26 avril, il se retrouve en une de tous les médias estoniens. À des milliers de kilomètres et 6h de décalage de Tallinn, au deuxième jour de la Draft, son nom retentit sous la voûte du Radio City Music Hall de New York City. 53e choix général, il rejoint l’escouade défensive des Bengals commandée par Mike Zimmer.

Le chant des sirènes

Séduit par son potentiel et « son histoire unique, » Marvin Lewis n’a pas su résister à la tentation de gonfler un secteur défensif déjà robuste avec ce joueur aux allures de pari total. Celui qui commande à la destinée des Bengals depuis 10 ans a cédé aux sirènes du « projet ». Ce fantasme du joueur athlétiquement et physiquement accompli, hors-norme parfois, mais footballistiquement vert. Perfectible. Inachevé. Ou tout simplement limité. Ce diamant brut que l’on parviendra à polir ou cette erreur de casting que l’on trainera comme un fardeau. Un coup de génie ou un coup dans l’eau. Seul le temps le dira. Rivés sur leurs petits écrans, ils sont des dizaines de journalistes estoniens à avoir veillé jusqu’à tard, les yeux scotchés sur ESPN, attendant fébrilement la bonne nouvelle.

« C’est incroyable, » lâche-t-il en conférence de presse. « Ils ont un super coach de ligne défensive. Je l’ai rencontré au Pro Day et on a vraiment cliqué, je suis fier d’être un Bengal. »

Rookie de 26 piges déjà, le gamin de Karksi-Nuia et ses 2,03 mètres se retrouvent dans une ville qui compte le double de la population de l’Estonie, un contrat de 4 ans et plusieurs millions de billets verts entre les mains. Insensé. Tout ça parce qu’il voulait à tout prix être coaché par Wollman. Tout ça parce qu’il voulait à tout prix rester à SMU. Un mariage forcé par les circonstances. Un parcours sidérant qui valait bien la peine de sacrifier des rêves d’olympisme bien trop pesants. Mais le plus dur l’attend.

« Footballistiquement parlant, il a à peu près 12 ans, » tranche un Mike Zimmer pourtant confiant. Confiant quant aux qualités de son joueur, mais surtout quant à sa soif d’apprendre, son sérieux, sa rigueur et son énergie palpable sur le terrain. Conscient de ses lacunes et du retard accumulé au fil de son parcours sinueux, Margus fait preuve d’une humilité totale.

« Chaque jour je me retrouve sur le terrain d’entraînement et je me dis, ‘Reste bas, reste bas. Regarde bien où tu mets tes mains. Profite de ton avantage de taille’, » explique-t-il. « Il y a tellement de choses à apprendre tous les jours. »

Geno Atkins, Carlos Dunlap, Michael Johnson. Dans l’Ohio, il rejoint une ligne défensive déjà salivante qui vient d’établir un nouveau record de franchise un an plus tôt en découpant 51 scalps. Une profondeur qui offre au staff des Bengals le luxe de la patience. Pas besoin de le jeter dans le grand bain précipitamment, plutôt poursuivre patiemment son développement et son apprentissage. Aussi, Mike Zimmer veut se donner le temps d’évaluer le rôle qu’il pourra prendre dans cette escouade. Pass rusher à temps plein ? Rusher de situation ? Pion supplémentaire pour consolider une ligne à cinq hommes ? Piston contre le jeu au sol ? Souvent aligné dans un rôle de defensive tackle perforateur à Dallas, Zimmer envisage plutôt d’exploiter ses qualités essentiellement en périphérie de la mêlée, là où il pourra user de sa pointe de vitesse et de ses long bras pour verrouiller l’extérieur. Plus de deux mètres sous la toise, une faible production universitaire, un potentiel athlétique délirant, Margus Hunt ressemble terriblement à Michael Johnson, defensive end de Cincy aux 11,5 sacks en 2012.

« Je déteste dire ça, mais il me fait beaucoup penser à Michael Johnson lorsqu’il est arrivé ici, » développe le coach défensif. « Michael Johnson n’a jamais été aussi productif à Georgia Tech qu’il ne l’est aujourd’hui, mais ses mensurations étaient impressionnantes elles aussi, bien que probablement inférieures à celles de Margus. Quand tu le rencontres et discutes avec lui, tu réalises que c’est une personne en or. C’est un garçon qu’on va être ravi d’avoir avec nous. C’est un type bien. Son histoire est incroyable et devrait vous permettre d’écrire quelques beaux papiers, et on espère bien sûr en faire un excellent joueur. »

Car Margus a beau être un phénomène athlétique, il demeure encore un footballeur en plein apprentissage et perfectible à bien des égards. Il a beau « courir comme une biche et être incroyablement fort, » pour reprendre les mots de Zimmer, il doit encore être guidé dans un rôle dont il n’a pas découvert toutes les subtilités.

« Je commence vraiment à apprécier la dimension physique de ce sport et le fait d’être capable de véritablement dominer mes adversaires sur la ligne d’engagement, » confie-t-il à la FOX le 27 avril 2013, quelques minutes après avoir été drafté. « C’était une drôle de façon de rester aux États-Unis. »

Personnalité discrète malgré son physique de mammouth, il est l’archétype de l’homme de l’Est. Le cliché de cinéma même. Un regard vert de gris qui ne laisse pas transparaître grand chose, des cheveux négligés souvent rabattus vers l’avant, une barbe taillée avec soin, elle, un air presque ahuri, parfois, renfrogné, souvent, et un tatouage unique qui court de son coude à son épaule gauche. Un loup qui aura pris 16 longues heures à s’encrer sur son bras. Le 6 octobre 2013, il se frotte aux Pats de Tom Brady pour son baptême du feu. Dans un rôle de doublure, il doit se satisfaire d’un demi sack et de trois maigres plaquages au cours de 10 rencontres où il voit davantage le terrain sur équipes spéciales qu’en défense. L’année suivante, toujours barré par la concurrence, il doit se contenter d’un faible temps de jeu et d’un unique sack. En 2016, après deux nouvelles saisons sans la moindre titularisation ni le moindre sack où il doit se nourrir de miettes, les Bengals jettent l’éponge. En dehors d’équipes spéciales où il retrouve un semblant de sourire en bloquant trois coups de pied, Margus stagne. Plafonne. 2015 devait être l’année de la révélation, il n’en fût rien. Deux grotesques plaquages pour garnir une fiche statistique famélique. Mike Zimmer parti prendre le commandement du langskip Viking deux ans plus tôt, les alliés se font rares dans l’Ohio et Cincinnati abandonne le projet Margus Hunt. Un échec. Un raté total. 

Malgré l’humiliante étiquette de bust, le pass rusher estonien se voit offrir une seconde chance dans l’Indiana, dans une franchise pas découragée par l’échec Björn Werner, un autre globetrotteur, drafté en 24e position, lui. Pour sa première saison dans l’écurie des Colts, il ne rate pas un seul match, s’offre les 5 premières titularisations d’une carrière qui refuse de prendre son envol, amasse 29 plaquages dont 6 derrière la ligne d’engagement et dézingue Jared Goff dans sa poche pour l’honneur dans une partie aux allures de boucherie pour la défense d’Indy. Promu titulaire et muté côté droit de la ligne l’été suivant, il s’apprête à vivre la plus belle saison de sa laborieuse carrière. Une saison qui débute par des retrouvailles. Emmenés par un Andrew Luck de retour aux opérations et un nouveau coach en la personne de Frank Reich, les Poulains sont surpris sur le fil par les Bengals dans leur haras du Lucas Oil Stadium. Malgré le revers, le point culminant de l’effectif des Colts souligne l’occasion en sackant deux fois son ancien quarterback à la tignasse rousse. Une vraie perf pour un type qui aura jusque-là claqué 2,5 pauvres sacks en 5 années. Le meilleur match de sa piètre carrière. Pas de quoi pavoiser pourtant.

« Je ne pense pas avoir aussi bien joué que je ne l’aurais pu, » estime un Margus intransigeant avec lui-même dans les colonnes de l’Indy Star. « J’ai ces deux sacks, mais j’aurais pu jouer nettement mieux et bien plus physique. »

Un feu de paille. En 15 rencontres, il empile 30 plaquages, dont près de la moitié pour perte de terrain, et s’offre 5 sacks. En playoffs, il reste muet. Un mutisme qui se prolonge en 2019. Un repositionnement à l’intérieur de la ligne, une rétrogradation à un rôle de remplaçant en cours d’exercice, pas le moindre QB à se mettre sous la dent et quelques plaquages anecdotiques en guise de consolation. Après une campagne porteuse d’espoirs, Margus replonge. Un an presque jour pour jour après avoir paraphé une prolongation de contrat, il est coupé par Indy. Signé par les Saints au début du mois de mai d’une année 2020 qui commence sérieusement à déconner, il ne survit pas à l’ultime cut et joue au yo-yo entre le practice squad et l’équipe première au gré des blessures. Mi-octobre, il est finalement viré pour de bon. 

Après une semaine de réflexion, les Bengals décident de se réconcilier avec leur ancien bust de 33 piges, coincé à un moment charnière de sa carrière balbutiante. S’accrocher pour une dernière danse ou renoncer amèrement. Dans la tanière rassurante de tigres qu’il connait si bien malgré les nouveau visages, à commencer par ce bambin en guise de quarterback, le front seven décimé de Cincinnati lui servira de tribunal. Ultime jury qui pourrait décider de son avenir de footballeur professionnel. Un jury très largement convaincu de sa culpabilité. Reste à persuader les derniers indécis qu’il mérite une dernière chance. Un dernier soubresaut. C’était sans compter sur un témoin surprise. Une COVID-19 qui l’envoie sur la liste des réservistes à quelques jours du déplacement à Pittsburgh la semaine dernière. La justice est mal faite.

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